dvsn, union d’esthètes
Interview

dvsn, union d’esthètes

Duo composé du chanteur Daniel Daley et du producteur Nineteen85, dvsn a, en deux albums, réinsufflé au R&B actuel le romantisme ardent de celui des années 90, tout en développant l’esthétique du label OVO de Drake.

Photographies : Raphaël

Il a suffi, à l’automne 2015, de deux chansons diffusées dans la très prescriptrice émission OVO Sound, sur Apple Radio, pour que dvsn (prononcé « division », à l’anglaise) suscite un mystère et une curiosité sur ce nom dépourvu de voyelles, et réduit en un symbole, un obélus : ÷. « The Line », ballade sentimentale, et « With Me », séduction ardente, ont d’emblée installé l’esthétique de ce groupe alors sans visage, quelque part entre le romantisme déchirant du R&B des années 90, et la sensation de vertige sonore développée par Drake et son producteur Noah « 40 » Shebib au sein du label OVO. Peu à peu, on a compris pourquoi cette filiation était si prégnante. Le producteur de dvsn, Paul « Nineteen85 » Jefferies, avait déjà co-produit « Too Much » et « Hotline Bling » de Drake. Mais même à la sortie de September 5th, leur premier album dévoilé en avril 2016, l’ombre restait entière sur cette voix céleste, chantant avec idéalisme la recherche de l’amour et du désir charnel. On a d’abord eu un nom : Daniel Daley, dont les premiers concerts du groupe ont révélé la silhouette. Il a fallu attendre le deuxième album de dvsn en octobre 2017, Morning After, pour pouvoir mettre un visage à son chanteur.

dvsn - « With Me »

En deux albums, le duo de Toronto a installé son univers nocturne et langoureux, ponctué de dialogues vocaux avec des choeurs féminins. Deux disques construits comme des narrations sur les relations sexuelles et sentimentales. September 5th déroule en dix titres une évolution, le passage d’un désir primaire et irrésistible à l’engagement mutuel, sans filet, et la confusion entre ces deux étapes. Dans Morning After, de manière moins linéaire que son prédécesseur, Daniel chante cette fois l’extinction de la flamme amoureuse, et les différentes illusions et déceptions dans les tentatives de la raviver. Parallèlement, sur le premier album, Nineteen85 étire les synthés et les textures sonores sous néon dans des titres parfois en deux temps, fourmillant de détails. Pour le suivant, le producteur a épuré ses instrumentaux et samplé d’avantage, pour des compositions légèrement plus lumineuses et chaleureuses, mais toujours emmitouflées d’une brume chargée en endorphines.

dvsn - « Think About Me »

Après un premier passage en France lors des concerts de Drake à Paris en mars 2017, dvsn est revenu le 15 mars dernier, seul à l’affiche d’une soirée à l’Elysée Montmartre. La rencontre avec Paul et Daniel, avant leurs balances, a révélé un duo aux airs de tao. En entretien, Daniel est un homme timide, sortant de son introversion avec sourire, mais non sans réserve, quand Nineteen85 est lui beaucoup plus détaillé et à l’aise dans les échanges. Sur scène, les polarités s’inversent. Le producteur préfère rester dans l’ombre des consoles, gérant avec minutie chaque enchaînement du concert, entre ses instrumentaux et ses blends de classiques R&B, de R. Kelly à Miguel. Le chanteur du groupe, lui, se révèle magnétique. Daniel occupe l’espace avec élégance, sans dramaturgie ostentatoire, laissant à sa voix, accompagnée de celles de trois choristes, la tâche de remplir d’émotions la salle. Le temps de quelques minutes, il échange d’ailleurs sa place avec l’une des chanteuses, pour laisser briller une voix que seul des années de pratique dans des chorales gospel peuvent façonner. Un concert collégial sur scène et dans la foule, où l’idéal de l’amour était au centre de ces chants repris en coeur par le public parisien.


Abcdr du Son : Il y avait un certain mystère autour de votre groupe quand vous êtes apparus. On savait peu de choses sur vous. Comment vous êtes vous rencontrés ?

Nineteen85 : C’est bizarre. On avait plein d’amis en commun, on s’est croisés plusieurs fois sans être officiellement présentés l’un à l’autre. Et puis un jour, on a juste parlé, comme ça [rires]

Daniel Daley : … et à propos de musique ! Vraiment, dès le début. La musique a été notre connexion initiale. Dès qu’on a commencé à parler musique, on a réalisé qu’on avait de nombreux points communs. Tout est parti de là. Il produisait, j’écrivais des chansons et commençait ma carrière d’artiste, et finalement on a commencé ensemble à essayer de passer certaines de nos chansons à d’autres artistes. Parce qu’on a enregistré beaucoup de titres, les gens nous disaient : « c’est quoi ces chansons que vous avez faites ensemble ? C’est les bonnes ! ». Et une mise en ligne sur SoundCloud plus tard… dvsn.

A : Pourquoi avoir choisi de rester anonyme à vos débuts ?

D : Ce n’était pas tellement un choix. Je pense que les gens ne réalisent pas à quel point les choses ont du aller vite pour nous. Comme je l’ai dit, à la base on s’est dit « ok, mettons un morceau sur SoundCloud. Mais on fait quoi ? On n’a pas de photo ! Alors mettons le logo ».

N : Je crois que je lui ai un peu forcé la main, parce que j’ai été celui qui a dit : « écoute, j’ai la chance de pouvoir passer un titre sur la radio OVO Sound, faisons-le ! » Lui me disait : « on devrait prendre notre temps, faire des photos. » Je lui ai dit : « fais moi confiance. Je m’en occupe, on verra ce qui se passe après. » Et… ça a marché [sourire], on l’a fait.

D : Si j’avais su, on l’aurait sûrement fait plus tôt [rires][il réfléchit] Finalement, Je crois que tout ça était un plan divin. Parce que je ne m’attendais pas à ce que tout ça arrive. 85 a été plus visionnaire. Il m’a dit : « tu vas voir, ça va être énorme », je lui ai répondu « ok, si tu tiens à mettre ça sur SoundCloud… » Et en quelques semaines, des labels nous ont appelé. On a signé chez OVO, sorti notre premier album, on est partis en tournée avec Drake… et nous voilà à discuter avec toi [sourire].

« Beaucoup ont pris September 5th comme de la musique de chambre, ce qu’il n’était pas nécessairement. »

Nineteen85

A : Vos deux albums ont une véritable signature musicale, mais on sent aussi une différence entre les deux dans les sonorités et les thèmes.

D : On décrit September 5th comme si c’était un album de 2 à 3h du matin. Morning After est plutôt de 5 à 6h. On a ouvert les sonorités, pour être un peu plus lumineux. On a montré certaines choses qu’on n’a pas nécessairement montré sur le premier album. Je pense qu’on a été plus loin dans le fait de s’ouvrir… à la vérité de certaines situations et relations.

N : Tout ça vient simplement de l’expérience acquise jusqu’à la sortie de ce deuxième album. On a beaucoup appris où nous en étions musicalement. Et on commence à voir de nombreuses différences entre notre manière de faire des chansons, et celle avec laquelle elles sont reçues, ce que les gens en retiennent. Je crois que beaucoup ont pris notre premier album comme de la musique de chambre, ce qu’il n’était pas nécessairement. Et d’entendre les gens dire ça nous a donné conscience de la manière dont nous voulions que le deuxième album soit reçu, au niveau des idées que nous allions y aborder.

A : Les deux albums semblent avoir quelque chose en commun : il raconte une histoire, avec une chanson qui pose une intrigue développée dans l’album, et un morceau de conclusion.

N : C’est vrai. Je crois qu’avec le deuxième album, nous sommes devenus de meilleurs narrateurs. On a été capables de peindre un tableau plus compréhensible que sur le premier album.

D : On finit toujours par avoir ces formats de long-métrages de façon non intentionnelle [rires], ces scénarios. Mais c’est le reflet de ce que l’on traverse et vit. Et avec notre manière de penser, ça a juste donné ce résultat.

A : Pour Morning After, les trailers ainsi que le visuel promo faisaient très cinéma. Les films, c’est une obsession ?

D : On est des gros fans de ciné. On adore les films, la cinématographie, et la narration. Ça a toujours été une des choses qui nous a lié en tant qu’amis. Et c’est mortel que l’on puisse

N : De nombreuses fois, quand on tentait de décrire la direction qu’on voulait prendre pour une chanson, on essayait d’utiliser des descriptions liées à des films pour essayer de se faire comprendre de l’autre. Parce que dès qu’on disait : « tu vois ce film ou cette scène ? », l’autre disait « ok, je capte. » C’est très souvent plus simple de faire ça que de communiquer en termes musicaux , j’ignore pourquoi. Mais ça a toujours été comme ça. Spécialement avec cet album, dès qu’on a su que « Runaway » serait l’intro, on a compris jusqu’où on voulait le pousser dans un délire cinématographique [rires].

A : De nombreuses de vos chansons sonnent presque comme des duos, avec ces voix féminines qui accompagnent celle de Daniel. Pourquoi ce choix ?

D : C’était naturel de les avoir dans nos chansons. Si tu écoutes la toute première chanson qu’on a sortie, « With Me », ça commence avec ces « yeah yeah yeah yeah ». Les gens ne le savent pas, mais c’est Shantel May [Marquardt], qui est l’une des choristes qui chantent avec nous en concert. Avoir ces voix fait partie de notre musique. Sur « The Line », on a une chorale gospel. C’est une façon mortelle de donner une perspective féminine sur tous ces morceaux.

dvsn - « POV »

A : C’est d’ailleurs ce que tu chantes sur « POV » : « Rien ne m’excite plus que la perspective d’une femme. » Quelle est la meilleure chose que vous avez appris en vous plaçant d’un point de vue féminin ?

N : On est encore en train d’apprendre [rires]. On essaie toujours de comprendre. Je pense que les femmes ont vraiment une manière de trouver de la beauté dans les choses qui passe au-dessus de la tête des mecs. Je crois qu’en tant qu’hommes, on a beaucoup à apprendre de leur rapport aux émotions, et leur manière de se lier à tout, ce qui nous échappe.

D : En tant que mecs, on est rationnel, parce qu’on essaie de tout penser, de tout réduire à « 1 + 1 = 2 ». Je crois que c’est bon d’apprendre d’elles à laisser parfois nos émotions nous guider.

« J’ai confiance en lui. Et lui en moi. C’est ce qui fait dvsn. C’est à nous de savoir quand donner plus, être en retrait, quand laisser l’autre briller. »

Daniel Daley

A : Daniel, en termes d’écriture, je trouve qu’il y a certain sens de l’anonymat dans tes paroles, avec peu de détails autour du « je » et du « tu ». Est-ce que tu souhaitais y laisser assez d’espace pour que les auditeurs y mettent leurs propres émotions, leurs propres expériences ?

D : Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de nommer la personne dont je parle dans une chanson, tu vois ? J’essaie juste d’être aussi honnête que possible au sujet d’une situation, et surtout de faire en sorte que… tous les deux puissions nous poser et nous dire que j’ai atteint mon but. Que les gens écoutent la chanson et comprennent exactement où j’ai voulu en venir. Et le plus beau dans tout ça, c’est qu’ils puissent s’approprier ces chansons de la manière dont ils l’ont fait. À nos concerts, on se rend compte à quel point le public a connecté avec notre musique.

A : Sur Morning After, tu sembles beaucoup plus confiant dans ton chant, dans la maîtrise de ta voix. Est-ce quelque chose sur lequel tu as travaillé ?

D : Ça s’est fait naturellement. On commence doucement à faire savoir aux gens ce dont on est capables. 85 et moi travaillons depuis un moment maintenant. Je peux dire que je connais ses productions, son talent et ses capacités mieux que quiconque. Et c’est réciproque. Parfois, quand on commence à travailler sur certaines chansons, on mentionne des idées et des ambiances, en sachant que l’autre pourra les développer. Il me dit : « tu te souviens quand tu as fait ce truc avec ta voix sur cette chanson-là ? Refais le sur celle-ci, tente un refrain dans le même ton que tu as utilisé cette fois-là. »

A : Tu as un exemple plus précis de ce genre d’échanges que vous avez eu pendant l’enregistrement d’un titre ?

D : Je me souviens qu’il m’a donné ce genre de conseils et d’indications pour « Runaway ». Parce que c’était une autre interprétation que celles qu’on a pu entendre de moi sur le premier album. Mais il a toujours su que je pouvais faire ça. Il disait : « Le beat va sonner comme ça, avec cette intro épique, ça va planter le décor. »

dvsn - Runaway

A : Nineteen85, sur Morning After, on a l’impression que tu as un peu dépouillé ton son. Il sonne moins chargé.

N : Dans certaines parties du premier album, j’ai eu l’impression prendre le dessus sur certaines choses qu’il faisait. Pour Morning After, j’ai voulu éviter ça. Et sur le prochain album, j’irai un peu plus loin, parce que, étant le chanteur incroyable qu’il est, j’ai parfois tendance à détourner de l’émotion brute de ce qu’il chante. Et c’est quelque chose que que j’ai appris : il ne s’agit pas nécessairement de ce que je peux faire, mais de comment je peux faire en sorte que le chanteur ou les paroles soient mis en avant. Quand le temps du troisième album viendra, je m’effacerai un peu plus. Plus je peux être en retrait, plus je peux donner au public la vision directrice de ce à quoi il pense, ce qu’il essaie de transmettre aux gens. Je crois qu’on y parvient, car j’entends la progression de September 5th à Morning After, et où je peux emmener tout ça la fois suivante.

A : Daniel, tu es d’accord avec ça ? Être davantage mis en avant au point d’être peut-être … presque mis à nu musicalement ?

D : [rires] J’ai confiance en lui. Et lui en moi. C’est ce qui fait dvsn. C’est à nous de savoir quand donner plus, quand être en retrait, quand laisser l’autre briller. Sur « Runaway », tout comme sur« With Me », on a laissé le beat jouer à la fin. Il n’y a aucun chant. Je connais peu d’artistes R&B qui s’arrêtent et laissent une minute entière d’une chanson avec la production seule.


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