CunninLynguists
Interview

CunninLynguists

Un an après leur premier concert en France – et une première interview avec l’Abcdr – les outsiders sudistes de CunninLynguists poursuivent leur route en toute autonomie, loin des microcosmes. Une nouvelle rencontre a eu lieu début avril à Paris. Au coeur de la discussion : les aléas de la hype, l’artisanat hip-hop au quotidien et la singularité de leur parcours, à l’heure où sort leur dernier projet au titre évocateur : « Strange Journey ».

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Abcdr du Son : Le dernier projet de CunninLynguists s’appelle Strange Journey vol. 1. Vous-mêmes, quel regard portez-vous sur votre « voyage » dans le rap depuis dix ans ?

Deacon : C’est une vraie bénédiction. On connaît beaucoup de gens qui font de la musique, mais pas énormément qui réussissent à payer les factures avec. Nous avons su déjouer les pronostics, diffuser des projets créatifs, rester honnêtes avec nous-mêmes. Nous avons pu parcourir le monde, vivre ces expériences étranges dans des lieux qui l’étaient tout autant, rencontrer des gens parlant une autre langue, goûter d’autres nourritures, voir d’autres paysages… Et tout ça, grâce à notre musique, qui pourtant n’est pas facile à définir ni étiqueter. Avoir réussi à accomplir tout ça, en soi, c’est déjà étrange.

A : L’étrangeté est un concept récurrent chez CunninLynguists depuis l’album « A Piece of Strange »…

Kno : Nous avons choisi ce titre au moment où l’on a commencé à réaliser que nous ne ressemblions à personne dans l’industrie du disque. Ce n’est d’ailleurs ni une bonne, ni une mauvaise chose. En fait, cette industrie est pleine de comportements prédéfinis, on attend toujours la même chose du hip-hop sudiste. Nous nous sentons différents d’un million de manières différentes. Peu d’artistes ont fait l’effort de nous découvrir et de nous soutenir avant que l’on réussisse à gagner leur estime. On a tout porté sur nos épaules, sans aucune aide. Nous avons du tout construire nous-mêmes… We built this city on rock n’roll ! [rires]. C’est ça qui est étrange. Donne-moi le nom de n’importe quel artiste qui a émergé depuis 2001. Je pourrais te dire qui le soutenait ou quel était son gimmick. Je ne dis pas que ce mec n’était pas un bon musicien, mais faire de la bonne musique ne représente que la moitié du travail. L’étrangeté de CunninLynguists est née quand nous avons compris que nous étions des étrangers à l’intérieur de notre propre genre musical.

A : C’est d’ailleurs la même chose pour le collectif QN5 dont vous faites partie. Vous semblez en parfaite autonomie, mais c’est une situation à double tranchant…

K : Effectivement. En tout cas, ça nous donne plus de contrôle. Nous n’avons de comptes à rendre à personne, on fait notre truc sans avoir besoin du support d’un artiste établi. Mais en même temps, j’aimerais bien qu’un ?uestLove débarque en disant « CunninLynguists ? Ça défonce ! » comme il l’a fait avec Little Brother. Ce petit coup de pouce de sa part les a complètement propulsé. Quelqu’un comme ?uestLove fait partie des prescripteurs. Et quand un prescripteur dit du bien de quelque chose, les gens l’écoutent. Nous, on n’a pas eu droit à ça. Pour avoir le soutien de gens comme Devin the Dude et Killer Mike, nous avons du aller à leur rencontre.

A : J’ai rencontré Khujo Goodie l’année dernière aux Eurockéennes de Belfort, je lui ai parlé de vous, il ne vous connaissait pas. Aujourd’hui, il est invité sur « Strange Journey »…

K : … Et il n’arrête pas de nous dire qu’on lui a beaucoup parlé de nous ! La rencontre s’est faite grâce à un ami commun. Dès qu’il a entendu notre musique… En fait, c’est vraiment ça l’essentiel : la musique. Beaucoup de rappeurs n’écoutent rien de ce qui se fait. Je ne peux pas leur en vouloir, il y a beaucoup de rap vraiment pourri. Cela dit, des gens comme Blackalicious ou Pigeon John ont fait la démarche d’acheter notre disque et nous ont fait savoir que ça leur avait plu. Killer Mike nous connaissait avant que l’on commence à travailler avec lui. Malgré ces exceptions, les rappeurs évoluent souvent dans une bulle, car ils sont constamment approchés par d’autres rappeurs qui veulent leur faire écouter leur démo. Nous, on préfère laisser les choses se faire d’elles-mêmes.

A : En tant que groupe indépendant, vous êtes dans une situation fragile vu le climat actuel pour la musique. Comme si chaque album, voire chaque concert, était déterminant pour la suite de votre carrière. Comment vous le vivez : c’est un défi excitant ou épuisant ?

K : C’est drôle, il y a quelques temps, on était sur scène à Copenhague, et j’ai senti à un moment que les choses n’allaient pas vraiment. [Deacon se marre] C’était notre première date de tournée et en général, on a toujours un peu de mal à se mettre en jambe. Ce n’est pas que le public était mécontent – c’était pas nul à ce point – mais pour nous, si ça ne va pas ne serait ce qu’un tout petit peu, ça ne va pas du tout. Quand les gens sont comme ça [il lève le poing en l’air d’un air calme], ça ne va pas [rires]. J’ai alors regardé la foule, j’ai remarqué quelques personnes pas très enthousiastes, et j’ai commencé à me dire « Et si c’était le début de la fin ? Et si on venait de passer le sommet de notre carrière, et tout ce qu’il nous restait maintenant c’était la descente ? Et si les gens ne voulaient plus qu’entendre ‘Linguistics’ parce que c’est notre seul petit tube ? Est-ce qu’à partir de maintenant, on va devenir comme ces vieux groupes des années 90 qui cachetonnent dans toute l’Europe ? ».

Natti : Kno a tendance à être un peu mélodramatique, de temps en temps [rires].

D : Je ne dirais pas que c’est une situation difficile car pour moi, c’est justement ce qui nous différencie. La musique, c’est notre compétence, alors nous sommes constamment entrain d’essayer de l’améliorer. Ça fait partie de notre motivation. C’est dur d’arriver en forme, faire un concert mortel tout en prenant le temps de faire de la bonne musique – c’est même une gageure, parfois. Mais nous cherchons avant tout à devenir de meilleurs artistes et de meilleurs individus. Pour résumer : parfois les choses ne se passent pas comme on le voudrait, mais nous y sommes toujours préparés. Nous sommes heureux d’avoir la musique comme métier. Alors, dès que les lumières s’allument, on fonce.

A : Et ça se voit. Sur scène, on a l’impression de voir un groupe complètement différent. Sur disque, l’ambiance peut sembler méditative, mais en concert, on en serait presque à se dire « Tiens, voilà MOP ! »…

[Tout le monde se marre]

N : Nous avons travaillé dur pour que les disques et les concerts soient deux expériences totalement différentes. Si tu viens au concert pour réentendre l’album, alors vaut mieux que tu restes chez toi pour l’écouter. On ajoute à notre recette un peu plus de feeling, plus de charisme, plein de petits détails…

K : Un show hip-hop doit être engageant. Pour nous, le live est comme un spectacle comique : il faut faire participer le public, réagir à ce qu’il se passe dans la foule – On ne peut pas se contenter de rester planter sur scène, genre « Yeah, tout le monde dit Oh ! Real hip-hop ! ». De nos jours, ça manque. Pour être honnête, j’ai l’impression que beaucoup de groupes à notre niveau n’ont pas un public aussi fidèle que le nôtre. Il y a des rappeurs, quand tu les as vu une fois, tu les as vu quinze fois. Inutile de payer 20 dollars pour les voir refaire le même set, avec le même verre et la main et les mêmes attitudes. Ce qui nous distingue, je pense, c’est ce public restreint, mais qui revient d’une date à l’autre. On a déjà joué huit fois en Suisse, et les gens reviennent toujours en nombre.

A : Avec des titres de morceaux comme ‘The Distance’, ‘Strange Journey’, ‘Don’t leave’, on a l’impression que la musique est surtout synonyme de sacrifices pour vous. Ça ressemblerait presque à une souffrance, par moment…

D : C’est plus un sentiment de solitude. Être sur la route au fin fond de la Finlande, éloignés de nos proches, c’est une chose, mais dans cette industrie aussi, nous sommes isolés. Au bout d’un certain temps, ça peut vraiment te retourner le cerveau. On finit par se demander : « est-ce que je fais vraiment la bonne chose ? Parce que là, il n’y a vraiment personne autour ! C’est quoi la raison ? J’aimerais pouvoir regarder la route et apercevoir quelqu’un qui descendrait le même chemin à nos côtés ! »

K : J’aimerais bien qu’on nous invite à des festivals comme « Rock the Bells » ou « Paid Dues ». On serait « in » dans les cercles du rap indépendant. Enfin, on est en bon terme avec certains artistes… Mais il y a des moments où on se demande si on n’est pas carrément rejetés [rires].

D : Mais ça nous va. On n’obéit pas à une formule, on ne marche pas sur les sentiers battus. L’autre jour, pendant une interview, quelqu’un nous a dit « Pourquoi vous ne faites pas çi ou ça ? Vous pourriez cartonner ! ». Mais non, ça ne nous fera pas cartonner. Nous sommes notre propre entité, on suit notre chemin. C’est ce que nous sommes.

K : Je penserais sûrement différemment si l’on était sur un label qui aurait les moyens de faire venir tous nos potes avec nous en tournée. On inviterait Tonedeff, Pack FM, Substantial… Un peu comme quand Atmosphere invite Brother Ali ou Mac Lethal. Il faut savoir que les gens de QN5 sont d’abord nos amis bien avant la musique. Et puis, tout au long de ma carrière, à chaque fois que je me suis retrouvé avec une fille, je lui ai toujours dit « Je vais être absent pendant trois semaines, mais grâce à ces trois semaines d’absence je vais pouvoir être à la maison pendant trois mois, et tu m’auras pour toi toute seule ! ». Donc, on est heureux de ce que l’on a. Les choses sont ce qu’elles sont.

A : Vous avez déjà discuté de ça avec Slug d’Atmosphere ? Parce que lui, il est clairement « in » dans le circuit indépendant…

K : Slug nous a proposé de l’accompagner en tournée récemment. Le truc, c’est que Slug est différent. Je ne pense pas qu’il faille le blâmer pour ce microcosme car Slug est avant tout quelqu’un qui respecte ceux qui se bougent. Quand il voit l’effort accompli, il respecte. Peu importe qui tu es, si tu fais partie de sa famille musicale ou pas. Il est ancré dans ce microcosme, il est en presque le roi, mais bien souvent, on ne peut pas blâmer le roi pour toutes les magouilles qui se passent autour de lui.

N : Tu ne peux pas accuser Biggie pour tous les rappeurs en costard.

K : Exactement. Slug nous connaît. Il aime notre musique, nous aimons sa musique, il y a un vrai respect mutuel entre nous. Et il respecte le taf qu’on abat. C’est complètement envisageable qu’une tournée commune se fasse dans le futur. Je sais que notre tourneur aux États-Unis essaie d’organiser plusieurs packages, l’un d’entre eux concernant des dates avec Brother Ali. Notre relation n’est pas aussi forte que dans un collectif comme les Living Legends, mais Slug nous suit de près. C’est un mec bien.

A : Tonedeff avait parlé des « hipster lemmings », les moutons de panurge de la hype. On dirait que ce public-là est la dernière chose qui vous manque…

K : Mais en a-t-on vraiment besoin ? Je vais te donner un exemple : j’ai ressorti récemment un vieux numéro du magazine URB paru en 2003. A l’intérieur, nous avions un tout petit article mais en feuilletant les pages, j’ai réalisé que la plupart des artistes qui avaient du buzz à cette époque ne sont plus vraiment présents aujourd’hui. Donc je ne sais pas si ça vaudrait le coup d’échanger notre longévité et notre base de fans contre ça. Tu peux avoir du buzz pendant quelques mois, mais ça ne constitue pas une fondation solide au final. J’ai discuté récemment avec le manager des Cool Kids. Actuellement, ils bénéficient d’un buzz très fort. Ce n’est pas tout à fait une base de fans, mais plutôt un gros engouement. Leur manager me parlait de leur première tournée européenne et m’a dit combien ça leur avait rapporté. Je ne vais pas te donner le chiffre, mais sachant combien on gagnait de notre côté, ça m’a beaucoup surpris. Je me suis dit « Wow, c’est tout ? ».

A : Ils avaient l’air d’être les rois du monde en 2008…

K : Ils étaient partout ! Mais ça ne crée pas une base de fans solide pour autant – je l’ai d’ailleurs dit à leur manager. Ils finiront par l’avoir, mais ça prend du temps. Ce n’est pas parce que tu as un gros buzz que les gens vont vouloir débourser 20 dollars pour te voir. Je ne sais pas si la hype m’intéresse. Ce que nous avons construit, c’est du solide, il nous faudrait 2, 3 albums vraiment nazes pour réduire notre public à néant ! Et ça me va. J’aime cette fidélité du public. Avoir du buzz, ce serait cool mais je ne pense pas que ça arrivera. Si ça ne nous est pas encore arrivé, c’est que ça n’arrivera jamais.

A : L’année dernière, vous avez passé combien de temps sur la route ?

K : Nous en sommes à notre quatrième tournée, mais il y a eu aussi des dates isolées et quelques festivals. En général, on s’organise sur des petits groupes de dates, par bloc de trois semaines sur une année entière. Beaucoup d’artistes font une grosse tournée de trois mois en bloc, mais nous, on préfère éclater ces trois mois sur l’ensemble de l’année. Surtout que Natti a des enfants. Je m’en voudrais de l’enlever à ses gosses pendant trois mois d’affilée. Si on peut ne s’absenter que pour trois semaines, c’est mieux.

A : CunninLynguists est né entre le Kentucky et Atlanta. Le groupe n’a trouvé sa forme définitive qu’au troisième album. Ça peut poser problème dans votre organisation de travail ?

D : Pendant une longue période, environ trois ans, Kno et moi avons vécu dans la même maison, pas loin de chez Natti. Pendant ce laps de temps, nous avons pu enregistré trois projets : « Sloppy Seconds volume 2 », « A Piece of Strange » et « Dirty Acres ». Comme Natti avait intégré le groupe sur le tard, ça nous a permis de rattraper le temps perdu. L’alchimie est venue plus rapidement. Désormais, tout est en place, donc Kno et moi sommes repartis à Atlanta, et Natti est resté dans le Kentucky. On travaille donc différemment, mais nous ne sommes pas très éloignés – il doit y avoir cinq heures de route entre nous. Natti peut venir à Atlanta quand c’est nécessaire. Et puis, avec la technologie actuelle, quiconque a un micro et un ordinateur portable peut s’enregistrer.A : Comment s’est fait la sélection des titres pour « Strange Journey » ? On a l’impression que certains titres auraient pu finir sur un album…

K : On ne boucle aucun titre tant que l’on n’a pas convenu qu’il tient la route. Pour moi, chaque morceau doit être considéré comme un titre d’album. Sur un album entier, on ne veut pas trop d’invités, mais les deux volumes de « Strange Journey » nous donnent l’opportunité de collaborer avec beaucoup d’artistes différents. C’est aussi plus décousu, il n’y a pas le fil conducteur que l’on retrouve dans « A Piece of Strange » ou « Dirty Acres ». Sur ces albums-là, nous étions à la recherche de notre son. Un album comme « The Wall » de Pink Floyd ne s’est pas fait en collant bout à bout des morceaux qui n’avaient rien à voir les uns des autres. « Dark Side of the Moon » aussi, c’est un disque très linéaire, et pour moi, c’est ça qui en fait un classique. Pour la génération iPod, l’art de l’album se perd, mais ça ne doit pas nous empêcher d’essayer de faire des disques écoutables de la première à la dernière piste. Les morceaux de « Strange Journey » ne pourraient pas être intégrés dans un album – quoique, je trouve qu’il y a tout de même une vraie linéarité au final. C’est presque une mixtape-concept.

A : Pour moi, il y a un quatrième membre dans CunninLynguists, ce sont ces voix. Les samples vocaux. Pour vous, Deacon et Natti, ça doit être un vrai bonheur d’accéder à ces « portes » vers l’inspiration…

D : J’adore ça parce que je suis avant tout un joueur d’équipe. J’aime quand le concept d’un morceau est déjà en place. Il y a des rappeurs qui sont intimidés, voire secoués quand une chanson est définie avant leur arrivée en studio – beaucoup d’artistes ne veulent pas quitter leur zone de confort. Notre zone de confort à nous, c’est le monde entier. Nous sommes deux rappeurs qui interagissent très bien avec l’approche musicale de Kno, car nous sommes partants pour tout. Peu importe le sujet, peu importe le tempo ou l’émotion, on va y aller. Nous sommes surpris qu’il n’y ait pas plus de gens qui se ruent sur les productions de Kno, car elles sont complètement dingues ! Mais certains rappeurs n’osent pas affronter ses beats. Quand Kno arrive avec un morceau, le refrain et le thème sont déjà en place, il faut vraiment suivre une route déjà tracée, et certains rappeurs n’en sont pas capables. Quand j’étais plus jeune, je ne réalisais pas que ça constituait la base de notre connexion, mais c’est le cas, et j’aime vraiment ça.

N : Beaucoup de gens ne réalisent pas qu’un beau sample ne t’emprisonne pas pour autant. Le sample t’indique une direction, mais sur le chemin, tu trouveras encore vingt portes dans lesquelles tu pourras t’engouffrer. Au lieu de se demander où le sample peut les amener, les mecs se laissent intimider. Pourtant, c’est un vrai défi pour ta créativité, mais ça se situe dans une autre partie de ton cerveau. Tu perds peut-être la marge de manœuvre que tu souhaites avoir, mais en contrepartie, ça décuple les mécanismes de pensée que tu vas mettre dans un couplet. Tu as le choix d’intégrer ce que dit le sample à ton couplet, ou de conclure ton texte par la parole du sample. Beaucoup de gens fuient cette démarche, mais moi, j’adore. J’ai l’impression de faire mes devoirs hip-hop [rires].

A : Vos nombreux voyages ont-ils changé la perception que vous avez de votre ville natale ?

N : Complètement. Quand je reviens à la maison, je vois très peu de monde à un niveau amical. Tous les gens auprès de qui je gravite, je les connais depuis dix ans et plus. A côté de ça, je ne cherche pas à me faire de nouveaux amis. Quand je suis ici, à Paris, pas de problème, je vais sortir en club ou dans les bars… Mais une fois à la maison, je me demande pourquoi je ferais un truc pareil. Alors je me contente de traîner [rires].

K : La famille et les amis deviennent petit à petit des priorités. De ce point de vue, la perspective est différente.

A : Quel regard portent vos proches sur vos carrières de musiciens ?

K : Je suis issu d’une pauvre famille et mes proches – c’est-à-dire mon père, mes frères et ma sœur – vivent encore dans la pauvreté. J’espère qu’un jour, je pourrai gagner suffisamment d’argent pour subvenir à leurs besoins. Et parfois, je me sens un peu bizarre avec eux, car ils s’imaginent que je suis riche. Mais ce n’est pas le cas. J’ai vraiment une relation étrange avec mon père, notamment à cause de l’alcoolisme, et c’est difficile de recoller les morceaux avec lui tout en corrigeant l’idée qu’ils se font de ma vie. Ils vivent dans l’Oregon, sur la côte ouest des États-Unis, et certains de leurs amis sont fans du groupe. On a fait un concert sur place, et il y avait pas loin de 300 gamins venus pour nous. Alors forcément, ça les impressionne. Par exemple, mon père voudrait que je l’emmène en tournée avec nous – c’est un homme de 50 ans. Franchement, je ne peux pas faire un truc pareil, c’est pas la fête à ce point [rires]. On roule toujours en minibus, et on dort dans un hôtel Ibis à Paris. Donc oui, c’est un drôle de sentiment que de devoir dire à ses proches « Nous ne sommes pas riches, je ne peux pas t’offrir un iPod sous prétexte que tu en réclames un ».

N : Chez moi, c’est un peu différent. La personne dont j’étais le plus proche, c’était ma mère, et elle est morte il y a bien longtemps. Il y a bien un ou deux membres de ma famille dont je suis proche, mais au fil des années, mes amis sont devenus ma vraie famille. Ma femme a vécu la même situation : c’est une fille de militaire, elle a donc beaucoup déménagé et ses liens familiaux ne sont pas aussi forts que ça. En fait, notre famille, c’est celle que nous avons crée tous les deux – nous sommes la famille de l’autre. A chaque fois que je pars, ça la stresse un peu car je suis la seule personne de plus de sept ans avec qui elle peut discuter [rires]. C’est dur pour elle, et c’est dur pour moi, car mes enfants sont encore à un âge où je ne peux pas leur expliquer ce qui se passe. J’ai un fils de deux ans, une fille de trois mois et une belle-fille de sept ans. Donc ils ne savent rien. Ils se lèvent pendant des jours et des jours sans voir leur papa. Alors ils font comme si de rien était. Mais nous sommes conscients que ça en vaut la peine. Au final, je vois plus souvent mes enfants qu’un père-lambda qui bosserait du matin au soir, et qui ne verrait ses gosses qu’au coucher. Tandis que moi, quand je suis pas ici, je suis à la maison avec mes enfants. Papa est à la maison pour préparer le petit déjeuner et le repas. C’est un compromis à trouver, mais on s’en sort bien.

D : Que ce soit ma famille et mes proches, la plupart des avec qui j’ai grandi n’ont jamais vraiment eu l’occasion d’aller au-delà du Kentucky. Et me voilà, moi, un mec du Kentucky qui a presque tout découvert en dehors de chez lui. Parfois, je me dis qu’il ne faut pas que je leur jette tout ça au visage. Toute ma vie, j’ai su qu’il n’y avait pas que le Kentucky, donc ça peut me sembler normal de voyager, mais tout le monde n’a pas été élevé comme ça. On ne leur a pas dit que le monde était vaste. Mais dans le même temps, j’ai compris avec les années que mes proches sont sincèrement intéressés par ma vie hors du Kentucky, tout simplement parce qu’ils n’en savent rien. Ils sont heureux et curieux de connaître mes aventures. Parfois, j’ai un peu du mal à m’habituer à cette idée. J’aimerais tellement leur montrer ce que j’ai vu, mais quoique je dise, au final ils ne pourraient pas pu le voir, et je ne sais pas comment faire pour leur montrer.

K : Et au final, tu te sens tout bête d’en parler, car tu as l’impression de te la raconter devant eux…

D : Exactement. En plus, c’est pas comme si je visitais toutes ces villes comme un touriste. Je ne vois ni les musées, ni les monuments importants. Ça reste du travail. Je vois les coulisses de la salle, je vois l’hôtel, je vois le bus… Mais je vois quand même l’endroit. Peut-être pas comme je le voudrais, mais je vis quand même une expérience nettement meilleure que celle des gens que j’ai laissé derrière moi. Quand je rentre, il y a un ajustement à faire, et c’est difficile, parfois.

« Être sur la route au fin fond de la Finlande, éloignés de nos proches, c’est une chose, mais dans cette industrie aussi, nous sommes isolés. »

Deacon

A : Kno, dans notre précédente interview, tu précisais que tu ne te voyais pas enchaîner les concerts d’ici 10, 15 ans. Ton objectif, tu disais, était de devenir un producteur de studio. As-tu déjà prévu un plan pour la possible fin de CunninLynguists ?

K : Oui… [il regarde Natti et Deacon d’un air désolé] Vous êtes prêts les gars ? C’est fini. [rires] Enfin, non, pas tout à fait. Cela dit, je pense que tout adulte responsable doit planifier son avenir d’une manière ou d’une autre. Tu dois être capable de savoir qu’à un moment, ce sera la fin, que tu le veuilles ou non. C’est le temps qui décidera. D’ailleurs, c’est valable pour nous, pour toi ou pour un employé de McDonald’s. Quoique tu fasses, tu dois réaliser que les choses changent. Mais nous n’avons nécessairement pas un « plan ». On a suffisamment de recul sur nous-mêmes pour savoir que le jour où les gens n’aimeront plus notre musique, on se retirera humblement. Je ne pense pas que l’on arrêtera de faire de la bonne musique, mais peut-être que les gens vont se lasser, et c’est impossible de contrôler leur opinion. Si nous devenons de plus en plus populaires, et si les salles continuent à se remplir, on continuera. C’est ce que j’aime faire, je ne fais pas de la musique pour être célèbre, tout ça n’est même pas un métier pour moi. C’est une chance de pouvoir passer ses journées à faire du son. J’ai foi en notre rapport au public, et tant que ce lien existera, on continuera.

A : J’ai lu la lettre ouverte que tu avais adressée à MF Doom l’année dernière, suite à la polémique qui entourait ses fausses apparitions sur scène. Tu t’exprimais « en tant que businessman ». Es-tu le membre de CunninLynguists le plus porté sur l’aspect business des choses ?

K : Je suis sans aucun doute celui qui prête attention à toutes les opportunités, en plus des gens qui font ça pour nous. Je suis convaincu que chacun doit faire ce qu’il sait faire le mieux. Donc je ne vais jamais demander à Natti de rédiger une lettre de quatre pages pour d’éventuels partenaires financiers. Ce n’est pas le truc de Natti. La mission de Natti, ça a été par exemple de sympathiser avec Devin the Dude. On était dans le même hôtel que lui, en Norvège, et j’ai dit à Natti « Allez, va lui dire bonjour, fume quelques joints avec lui ! ». Son boulot, c’est ça [tout le monde se marre]. Deacon, de son côté, est très bon sur les démarches locales. C’est lui qui a noué contact avec Killer Mike à Atlanta, il a crée cette amitié, tandis que je suis plutôt un bon faiseur d’e-mails. Ce n’est pas que je suis asocial, mais chacun doit jouer un rôle dans le groupe. Du coup, l’aspect business me tombe dessus.

A propos de cette lettre ouverte, beaucoup de gens créent des embrouilles pour leur auto-promo, mais ça n’était pas mon intention. Crois-moi, en rap, il y a plein de trucs que je déteste. Des trucs tout pourris. Si on nous demandait quoi, je répondrais honnêtement, mais en même temps, je ne crois pas que ce soit constructif de dénigrer publiquement un autre artiste. Cette histoire avec Doom n’était qu’une affaire de business. Ça m’avait posé problème un an plus tôt, quand j’avais entendu pour la première fois que Doom envoyait un double sur scène. Je lisais ici et là que des tourneurs et des propriétaires de salles ne voulaient plus organiser de concerts avec des groupes de rap. Ça, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Je n’ai rien dit pendant un temps, mais ça s’est reproduit, alors je me suis dit « Bon, il faut falloir que j’en parle, car de toute façon personne ne dira rien ». Dans le hip-hop, les gens ont peur de la vérité parfois. Ils préfèrent entendre de la merde, ils préfèrent qu’on leur dise « J’ai tué 20 mecs avec mon AK-47 ! ». Non, là, c’est du réel : tu fous la merde avec mon fric. C’est une déclaration 100% vraie. Pour une raison que j’ignore, les gens n’ont aucun problème avec le faux dans le hip-hop, comme de voir un vieux type qui erre sur scène avec un masque sur le visage. Ça, ça ne leur pose aucun problème. Mais un vrai sentiment, ça les emmerde. Pour moi, il fallait en parler. Et d’ailleurs, depuis cette lettre, Doom n’a plus fait de concerts bidons, n’est-ce pas ? Pour moi, c’est donc inutile d’en parler encore. Ma lettre a rempli sa mission.

A : J’en conclus que Natti n’ira pas fumer de joints avec MF Doom dans un avenir proche…

K : Probablement pas [rires]. Mais encore une fois, c’est un problème qui dépasse MF Doom en tant qu’artiste. Je n’ai aucun problème avec ce mec. Je ne pense d’ailleurs pas qu’il soit fautif, à mon avis il a des soucis et des gens autour de lui veulent continuer à se faire du fric sur son héritage musical. Si tu ne vas pas bien, si tu es malade, si tu as des problèmes de drogue ou des embrouilles familiales – peu importe, ça arrive à tout le monde, mais ne mens pas à ton public. C’est la seule chose qui compte. Ne laisse pas ton label ou ton tourneur faire des entourloupes. Tu dois arrêter ça, à moins que tu sois dans le coma quelque part. Je ne sais vraiment pas ce qu’il se passe avec ce mec.

N : Le message était clairement destiné aux fans et aux promoteurs : nous, on n’agit pas comme ça, on est sérieux.

K : Ouais. C’était destiné au public, aux promoteurs, aux agences de booking, aux labels et à son entourage. Ces gens qui le manipulent comme une marionnette pour se faire du blé en arnaquant les fans par la même occasion.

A : Dans « Dirty Acres », Big Rube faisait l’intro. Dans « Strange Journey », c’est Killer Mike. Quel sera le prochain mec de la Dungeon Family que vous allez inviter ?

K : Les gens ne calculent plus vraiment Big Rube. C’est un membre ignoré de la Dungeon Family, même si on l’a vu dans le film « ATL ». Mais il mérite d’être reconnu. Donc nous sommes allés à sa rencontre : « Hey, quoi d’neuf ? J’ai toujours kiffé ce que tu fais, ça te dirait qu’on bosse ensemble ? ». Ça s’est fait naturellement, comme avec Khujo et Cee-Lo. C’est pas comme si on avait planté une tente devant chez eux pendant des jours. Je pense que quand tu partages le même état d’esprit que certains artistes, vos chemins finissent par ses croiser. C’est la même chose pour Slug, d’ailleurs. Je viens d’Atlanta, j’ai grandi en écoutant la Dungeon Family, nos sons sont proches d’une certaine façon, nous les avons rencontré et je pense qu’il y aura d’autres collaborations à l’avenir. Je ne dirais pas qu’on cherche activement à travailler avec eux, mais ça va surement arriver car on se connaît par le biais d’amis communs. En ce moment, notre agence de booking essaie d’organiser une tournée avec Big Boi. Mais je n’ai pas déboulé en demandant « S’il vous plaît, il faut que ça se fasse ! ». Nous avons simplement proposé une liste d’artistes, avec Brother Ali et Big Boi inclus. Qu’est-ce qui nous rend étrange, justement ? C’est que nous pouvons occuper ces deux scènes-là. Combien d’autres artistes pourraient faire une tournée avec Brother Ali et Big Boi ? Nous, on peut avancer à l’intérieur de ces deux cercles.

A : En écoutant vos albums récents, ça devient de plus en clair que vous êtes le groupe qui réussit à mêler un héritage blanc et noir sans que ça paraisse forcé…

D : Il n’y a pas vraiment de recette à ça. Nous sommes simplement deux rappeurs noirs avec de la musique blanche à l’arrière plan. Pour moi, le hip-hop est la musique qui rapproche les ethnies entre elles, mais aujourd’hui c’est rare de trouver des gens qui font ça correctement. Nous avons une apparence un peu particulière, certes, mais ce n’est pas une formule.

K : Je pense que c’est vraiment la chose qui nous distingue. Je ne pourrais pas citer un autre groupe actuellement qui aurait des beats réalisés sur des samples de rock psychédéliques avec des renois du Sud qui rappent dessus.

N : Cette combinaison blanc/noir, ça me rappelle quand Ray Charles a dit qu’il aimait la musique country. Les gens ne comprenaient pas, ils lui disaient « Comment tu peux dire ça ? Tu ne peux pas faire un album country ! ». Mais lui a répondu « Ce ne sont que des histoires. Cette personne ressent les mêmes émotions que moi, mais elle les exprime d’une autre manière ». La seule différence entre le rock et le rap, c’est le format par lequel le message est délivré. Mais les sentiments à la base, ce qui donne naissance à l’idée, pour moi c’est la même chose. Je peux me reconnaître dans un sample de rock qui dira quelque chose avec lequel je suis en accord. Je n’ai pas besoin que ce soit du rap pour que je comprenne.

K : C’est une question d’honnêteté, tout simplement. Je ne demande pas à ces deux mecs d’être autre chose que ce qu’ils sont. OK, je fais des instrus comme ça, mais je ne vais pas leur demander de rapper comme des blancs de New York. Voilà, moi j’ai grandi en écoutant les disques de mon père. C’était un hippie, il était à fond dans le rock psychédélique. C’est dans mes gênes, tout comme le jazz et la soul sont dans les gênes de Pete Rock. Je ne dis pas que tous les producteurs blancs qui samplent de la soul sont bidons, mais je crois qu’ils pourraient être un peu plus honnêtes avec leurs véritables influences. Je pense que nos fans apprécient notre honnêteté. Je suis blanc, j’ai grandi dans un foyer blanc avec du rock n’roll en fond sonore. J’ai intégré ça dans mes instrus, j’en ai extrait l’âme… et là, j’ai appelé ces deux lascars en leur disant « Allez-y, rappez tout ce que vous voulez, soyez vous-mêmes ! ».

A : Je ne suis jamais allé en Géorgie, ni dans le Kentucky. Mais votre musique décrit ces États comme des lieux désolés, presque désespérés… C’est le cas ?

N : Pour moi, le Kentucky est plein de gens chaleureux en raison de ce désespoir. Ce n’est pas comme New York, où personne ne te calcule. Ici, si tu tombes en panne au bord de la route, il y aura quelqu’un pour s’arrêter et t’aider à changer ta roue. Même si les gens ont eu une sale journée, ils te fileront un coup de main. Ce n’est pas un endroit où les gens t’ignorent, mais tu sens en permanence les difficultés quotidiennes, et ce racisme latent. Il est ancré dans l’histoire de l’État, et personne n’a encore osé le percer au grand jour. C’est comme une cicatrice très profonde sous la peau. Personne n’en parle, mais elle est là. Le désespoir en tant que tel n’est pas omniprésent, mais je crois qu’il faut vivre dans le Kentucky pour vraiment le ressentir [rires].

D : Au-dessus de notre État, je sens un air chargé de ce sentiment que rien n’est à espérer. Ici, les gens n’ont jamais cru en leurs rêves, tout simplement. Je sais que c’est terrible à dire, mais ce n’est pas que les gens ne voient pas plus loin que le haut du couvercle, c’est juste qu’il ne pense même pas pouvoir l’atteindre. Ça, c’est du au fait que les gens n’ont jamais connu rien d’autre que la vie à l’intérieur de leur État. Leur vision du monde est réduite. J’imagine que ça doit être à nous de partager nos expériences avec eux, pour les aider.

K : Je vais parler de mon point de vue extérieur. J’ai passé 3, 4 années dans le Kentucky, sans en être originaire. Je comprends ce que Natti et Deacon évoquent. J’ai constaté la même chose : tous les gens du Kentucky qui réussissent à l’intérieur de l’État sont issus de familles avec une longue lignée de succès derrière elles. Si tu es un blanc du Kentucky et que ta famille a été riche pendant 200 ans, ça ne sera pas trop dur pour toi de réussir à l’intérieur des limites de l’État. Les racines sont tellement ancrées que ce désespoir naît de la résignation : si je viens d’une famille pauvre, alors je serai pauvre moi aussi. Tout ceux qui ont réussi à briser ce moule ont du partir, le temps au moins de s’accomplir. En revenant, ils se sont dits « OK, je ne suis pas obligé de vivre cette vie-là. Je peux m’en échapper. Je peux échapper à la prison. Je peux éviter ce job de merde qui durera toute ma vie. » Ces gens-là ne peuvent en prendre conscience une fois qu’ils sont sortis du couvercle.

Concernant la Géorgie, je pense que le morceau ‘Georgia’ représente bien l’Etat en tant que tel. J’ai roulé ma bosse un peu partout, de Savannah – c’est une ville de la côte – jusqu’à la ville universitaire d’Athens et Atlanta, en passant par la Géorgie rurale. C’est d’ailleurs là où j’ai grandi. J’ai vécu en pleine campagne, dans un mobil-home au bord d’un chemin de terre. Notre musique inclus l’ensemble de la Géorgie. La club music qui passe à la radio est une bonne représentation de la ville d’Atlanta, mais à mon sens, il manque un vrai regard sur le reste de la Géorgie et sa pauvreté. Il se passe bien d’autres choses en dehors des strip clubs.

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