Cinq à Seth Gueko
Interview

Cinq à Seth Gueko

Alors qu’il s’apprête à sortir son cinquième album et à remplir son premier Olympia, Seth Gueko prend un peu de recul sur sa carrière, sur l’industrie musicale et sur son époque. Interview d’un marginal prêt à se ranger des voitures.

La première fois que l’Abcdr donnait la parole à Seth Gueko, c’était en 2008. Une interview pleine d’énergie. Le rappeur se réveillait à peine de la sieste et c’était pourtant lui qui prenait de court ses interlocuteurs, en n’attendant pas qu’ils appuient sur « rec » pour leur servir son propos. Car Seth Gueko est un bavard. En 2019, ce n’est plus au saut du lit que l’Abcdr cueille le Gueko, mais au pied de l’avion. Il rentre tout juste de Martinique, où il tournait un clip. Il est dans un taxi, et l’entretien doit se faire par téléphone. Mais ni ce format, ni l’horaire matinal, ni le décalage horaire n’affecteront la disponibilité de Seth. Lorsqu’en préambule on prend la température, craignant que les éléments ne soient pas forcément réunis pour un bel échange, le barlou lève tous les doutes, comme onze années avant : « J’aime bien parler moi, si on parle de ma passion, j’aime bien parler. » Alors parlons.


Abcdr : Quatorze années se sont écoulées depuis la sortie de ton premier maxi Mains sales. Avec Destroy, ton nouvel opus, ta discographie est chargée de cinq albums et presque autant de mixtapes. T’imaginais-tu mener une carrière aussi longue en 2005 ? 

Seth Gueko : Non, surtout à l’époque de Mains sales, et même jusqu’à Barillet plein, c’était rudimentaire, je travaillais chez moi avec un huit pistes. C’était les prémisses d’une carrière, mais je ne pouvais pas imaginer que ça durerait autant de temps, je ne pensais pas que l’on pouvait tirer la corde jusqu’à la quarantaine. Quand j’ai commencé à rapper, qui était le plus vieux rappeur ? C’était Lionel D, et pour moi c’était ringard de rapper jusqu’à cet âge ! Pourtant aujourd’hui, au milieu de la nouvelle génération je ne fais pas mon âge, on ne me donne pas quarante ans.

A : S’il fallait chercher un dénominateur commun à tous ces disques que tu as sortis depuis une quinzaine d’années, ça pourrait être la revendication d’une forme de marginalité.

S : Déjà oui il y a ça, c’est vrai. Il y a l’idée d’être en marge, de casser les codes en arrivant toujours avec quelque chose d’un peu différent. Le code biker, le code tatouages… Ça, c’est si on parle de l’image. Mais sinon le dénominateur commun je pense que ce sont les rimes multisyllabiques, les punchlines et les métaphores sales. Pour moi, il est là le dénominateur commun.

A : Sur le morceau « Benco » tu écris qu’au « fond de [toi] un marginal demeure. » À quarante ans, tu es père de famille, artiste établi et entrepreneur, où se situe ta marginalité ?

S : Actuellement j’essaie de me remettre dans les carcans de la vie normale. J’ai été marginal en étant un expatrié qui tient un bar à filles en Thaïlande ! Comment me demander en quoi je suis marginal avec ça ? C’est marginal ça, c’est sûr, et c’est ça l’esprit destroy, c’est la destruction de soi-même. C’est ce que je veux dire par mon propos. Je ne te cache pas qu’à un moment donné j’avais envie de me remettre dans les courants de la vie métro-boulot-dodo. Aujourd’hui je prends du plaisir à me lever à sept heures le matin pour amener mes filles à l’école. Je suis reparti habiter dans la ville où j’ai grandi, maintenant je suis aussi marginal par ma dégaine à la sortie de l’école et ce n’est pas par une espèce de provocation, c’est moi. Ouvrir un salon de tatouage à Pontoise avec des têtes de morts partout c’est ça ma marginalité aussi. Elle s’exprime à travers de l’art, c’est autre chose que de salir les murs.

A : Tu as donc fini par quitter la Thaïlande pour retrouver la France ?

S : Un petit peu, pour venir scolariser mes enfants en France, parce que l’avenir en Thaïlande il sent bon pour un mec à la retraite mais il faut élever et éduquer ses enfants. Là, ils arrivent à un âge où je devais penser à eux avant de penser à mon confort de vie personnel. La Thaïlande, ce n’était pas le bon endroit pour ça, pour moi, alors je me suis décidé à revenir un peu. Et comme je n’avais pas envie de perdre le sens des affaires, quitte à revenir j’ai ouvert un salon de tatouage il y a un an et quelques, à proximité duquel j’ouvrirai prochainement un petit restaurant thaï.

A : N’est-ce pas délicat d’organiser son temps pour rester actif dans la musique et créatif parallèlement à tout cela ? 

S : C’est dur ! Je mets à profit les moments où je suis dans les transports, en avion ou autre. En fait, c’est le seul moment où je ne suis pas relié à Internet. Aujourd’hui ce qui empêche un artiste de créer –et c’est paradoxal-, c’est son téléphone : on est trop sur les réseaux. Pour mon cas, j’essaie d’aller au sport tous les jours, d’aller chez un barber tous les deux jours, de m’occuper de mon salon de tatouage et d’y être présent parce que les gens viennent pour m’y rencontrer, d’organiser mes voyages en Thaïlande, de penser à la promotion d’un album, d’organiser une tournée avec des musiciens… Tout ça me demande une organisation de fou.

A : C’est ce qui explique les deux grosses années qui séparent Barlou de Destroy ?

S : Oui, puis aussi j’essaie de créer de l’art, de proposer une pièce unique, alors je prends le temps d’écrire. Je pourrais faire plus vite, bâcler un peu et me dire que je fais du rap fast-food… Mais non. Pourquoi tous les petits jeunes sortent des CD tout le temps maintenant ? Ils doivent calculer. Moi, j’ai plein de business annexes, je ne me repose pas sur les revenus de la musique, mais eux n’ont que ça. Donc que font-ils ? Ils sortent un album tous les six mois et ils craquent leurs avances… Ils doivent se dépêcher, vite sortir un truc, et c’est sur ça que repose leur système économique. Ils prennent l’argent des avances et sont obligés de faire des showcases à toutes patates. Un projet tous les six mois, pourquoi ? Pour gratter des avances à la maison de disques. J’y ai pensé et l’avance que je prends ce n’est pas celle d’un petit artiste qui fait des millions de vues ! Alors sachant qu’en plus je prends deux ans pour préparer un album, heureusement que je ne compte pas sur l’argent du rap et que je me suis sorti les doigts. À partir de là, je ne fais pas du rap pour en vivre, donc j’essaie de me prendre la tête sur mes morceaux, je reviens dessus, je peaufine et je prends mon temps.

A : Il y a encore dix ans, deux années entre deux albums ce n’était rien cela dit… Sur Destroy on retrouve des artistes avec qui tu bossais déjà à l’époque. Sinik et Flynt, présents sur Barillet plein, Alkpote n’en parlons pas, Dosseh avec qui ta relation remonte aussi maintenant. C’est un constat amusant.

S : À un moment donné, j’ai sollicité plein de rappeurs, puis ils se sont tous un peu rétractés. Au début quand je les ai contactés c’était « ouais Seth, lourd, je t’écoute depuis toujours, il n’y a pas de soucis » et après le temps passe et l’idée se fait de moins en moins concrète… Au point que je me suis demandé ce que c’était que ce rap où tu ne fais rien sans lécher les couilles d’un mec ? C’est mieux de bosser avec des gens qui sont contents de le faire et qui iront jusqu’au bout. Avec Sadek par exemple, on a fait un titre que l’on a clippé mais que l’on n’a pas trouvé bien, alors on en a fait un deuxième, que l’on a également clippé. On va jusqu’au bout d’une création artistique ! Si pour demander un featuring à un mec tu as l’impression de le sucer, c’est mort… Le mec ne jouera pas le jeu, il ne viendra pas à ton Planète Rap ou à ton concert. À partir de là je préfère me tourner vers des valeurs sûres, des gens avec lesquels je sais que je vais kiffer. Ce ne sont pas des artistes pour lesquels je me dis « je vais faire des millions de vues grâce à ce duo. » Ce que je veux me dire c’est « wouah, lourd le couplet qu’il m’a lâché ! » Je veux une émulation en studio, c’est ça que j’aime. C’est comme ces réunions d’anciens élèves, on s’était donné rendez-vous dans dix ans et tout ça. Aujourd’hui on se retrouve tous un petit peu au même niveau. Il n’y en a pas un qui est spécialement plus visible, tout le monde mène sa vie et je crois que maintenant, on respecte mieux les invitations.

A : C’est une situation saine.

S : Il n’y a pas un truc de snobinard, il n’y a pas ce questionnement autour des buzz et de l’engouement que peuvent susciter les feats entre les petits jeunes. Je crois qu’aujourd’hui les rappeurs, avant de se dire qu’ils vont faire un bon morceau ensemble, se demandent le buzz qu’il va générer. Moi, je n’arrive pas à comprendre qu’un jeune qui prétend faire de la punchline ne se dit pas qu’il aimerait se confronter à moi. C’est un créneau que j’ai un peu ouvert, rappe avec moi mec ! Mais la question qu’eux se posent est plutôt de savoir si c’est bankable ou pas de poser avec Seth Gueko.

A : Tu regrettes qu’ils ne se mettent pas dans la position où tu t’es mis quand tu as fait Barillet plein ?

S : Les gens que j’ai invités sur Barillet plein, je prétendais être un peu dans leur discipline. J’ai convié Salif, Nakk, Exs, tous ces gars, parce que je me mettais dans la rime multisyllabique et que j’avais ma manière de faire, qui n’était pas la même que la leur. J’avais mon propre champ lexical, j’avais mes particularités et je voulais me confronter à eux. Aujourd’hui si tu es un jeune rappeur et que tu dis être dans la multi, dans les punchlines et les doubles sens, Seth Gueko pour ça c’est pas mal… Je ne dis pas « Seth Gueko c’est le numéro un », je prétends l’être mais après les gens font ce qu’ils veulent de leur avis. En tous cas si t’es sur ce créneau, je pense qu’il y a des invitations qui ne se refusent pas. Mais je sais qu’il y a cette question, « est-il bankable ? » et les mecs pensent aux conséquences de la connexion, pas à faire de la bonne musique.

A : Ce n’est qu’une question de stratégie commerciale.

S : Ils sont en train de niquer ce truc selon lequel la musique peut être bonne quelle que soit l’exposition. Maintenant, la musique est bonne quand elle fait des vues… Il y a un truc qui se perd dans l’exigence de qualité. Mais bon, que chacun fasse ce lui plaît, la musique évolue comme elle veut… J’essaie de défendre un truc pour lequel on sera plus que trois à la fin, on est les derniers des Mohicans, des protectionnistes de la rime qui ne t’écoutons que s’il y a trois multi dans ton couplet et que tu les amènes avec ton univers… Ça ne sert plus à rien, c’est une cause perdue. Ce qui est recherché aujourd’hui ce sont des recettes secrètes qui fonctionnent pour faire des hits et générer du streaming, et avec ça on se contente de la médiocrité. C’est dommage. Dans tout ça j’essaie de repérer des mecs qui s’en sortent, comme Kikesa.

A : Kikesa qui fait partie des invités de Destroy

S : J’entends un gars dont les rimes me plaisent, je me dis « lourd », je commence à liker ses trucs et je lui envoie un message pour lui donner mon avis positif sur sa musique. Il me remercie et me dit « venant de toi je n’aurais jamais cru », comme si je donnais l’image de quelqu’un qui ne va pas vers les gens quand il aime ce qu’ils font ! Alors je lui dis le bien que je pense de son travail, et lui me répond simplement qu’il est fan d’Alkpote et de moi. À partir de là je l’invite, et j’ai toujours fonctionné comme ça. Un mec fort je l’invite sans me poser plus de question.

« Maintenant, la musique est bonne quand elle fait des vues… Il y a un truc qui se perd dans l’exigence de qualité. »

A : Sur cet album on entend Akhenaton et Kool Shen. Petite question de salopard pour commencer sur le sujet : tu étais plutôt IAM ou NTM ?

S : C’est dur… [Il réfléchit quelques secondes] Pour moi il y avait NTM, IAM et Ministère Ämer, j’aimais les trois dans leur ensemble pour des choses différentes. J’aimais bien les plages interludes que pouvait amener IAM, ainsi que le côté ludique de l’écriture d’Akhenaton, sa façon de jouer avec les mots. Même au niveau des thèmes, ils me touchaient, un morceau comme « Une femme seule » me parlait directement. NTM, ce que j’aimais c’était plus ce que le groupe représentait, il y avait l’aspect subversif, l’idée que ça venait de la cité… C’était une autre énergie, ils étaient Rock’n’Roll comme artistes ! Et Ministère Ämer, c’était mon côté chauvin du 95. La légende disait que c’était des noirs qui n’aimaient pas trop les blancs, moi j’aimais écouter ça, et j’appréciais la façon dont ils abordaient le sujet des meufs, l’angle de Stomy Bugsy, le gangster d’amour qu’il a joué dès le début. Il m’a rendu ouf dès « S.O.S » sur Pourquoi tant de haine ? Mais bref, pour éviter de départager j’ai invité Kool Shen et Akhenaton ! J’aurais bien aimé réunir les deux sur le même morceau.

A : Qu’est-ce que ça représente d’avoir ces deux messieurs sur un disque à toi désormais ?

S : J’ai toujours aimé être validé par les gens que j’écoutais en fait. Comment dire ? [Il marque un petit temps de réflexion] Je ne suis pas directement mis dans la catégorie des plumes quand les gens parlent de rappeurs, parce que des fois j’ai des phases grossières. Pour moi, les mecs qui ont la meilleure plume ce sont Lino et Lindis des 10′, et eux, je suis au téléphone tous les jours avec. Je ne laisse pas un morceau sortir sans leur avoir fait écouter les rimes, on se fait kiffer comme ça. Et avoir des morceaux avec Oxmo Puccino, Kery James, Akhenaton c’est un moyen de montrer à leurs auditeurs que ces artistes me valident. Sur ces titres d’ailleurs je fais l’effort de ne pas mettre de grossièreté pour justement montrer au public de ces rappeurs que mon écriture ne se cantonne pas à « bite, cul, chatte » car je sais que tu peux passer à côté de certaines choses quand il y a ces mots grossiers.

A : Dans la culture académique française, Rabelais est en bonne place bien que la finesse ne soit pas sa caractéristique première. 

S : Eh bien voilà, c’est rabelaisien ce que je fais. C’est grivois. On peut vite dire que c’est un personnage de beauf, que c’est du Bigard. Alors qu’en plus derrière Bigard il y a l’écriture de Baffie, qui est un tueur… Ce n’est pas nul parce qu’il y a « bite » et « chatte », même si je comprends qu’on puisse passer à côté de certaines choses à cause de ça. Le ton est tel que c’est dur de se dire « je vais écouter Seth comme un poète », je le sais, et c’est là que des morceaux comme « Titi parisien » font du bien. J’en ai sur chaque album. Donc voilà, avoir Akh sur mon album ça fait que des gens se questionnent, au lieu que ce soit moi qui choque mon public, c’est le public d’Akh qui est choqué par notre collaboration. Ce sont ces gens que je veux aller chercher.

A : Au-delà de ces deux vétérans invités, au long du disque tu cites A Tribe Called Quest, Gravediggaz, Prodigy, Tragedy Khadafi et tu revendiques une filiation au rap new-yorkais. C’est un retour aux sources que tu as amorcé à partir de Professeur Punchline, mais qui dans la revendication –pas forcément dans la forme- se fait de plus en plus radical. Pourquoi ?

S : Pour moi, il s’agit de transmettre. On a un rôle de grand-frère, et je dois servir de passerelle pour que les gens s’intéressent à ce que j’ai écouté moi afin de comprendre ce que je fais. Aujourd’hui, se lancer dans le rap, beaucoup le font par mode ou bien pour faire de l’argent. Mais le rap a une âme, c’est tout un mouvement : de la musique à ta façon de t’habiller, d’être. Désormais ça s’est perdu et c’est plus un truc de mode que quelque chose de culturel…

A : Ce qui peut interpeller à ce sujet, c’est la perte de curiosité. Découvrir le rap avec Ninho n’implique pas d’aller écouter Salif, ou découvrir le rap avec Young Thug n’implique pas d’aller écouter T.I par exemple…

S : Mais tu n’as pas le droit à ça ! Parfois je ratisse de nouveaux auditeurs grâce aux réseaux sociaux parce que les gens s’intéressent au personnage plus qu’à la musique, ils s’en foutent d’entendre ce que tu crées, ils veulent voir ce que tu fais. Des fois je poste un morceau et on me dit « oh mais c’est quoi ça ? Il sort quand ? » mais le morceau est sorti il y a ne serait-ce que deux ans… C’est un truc de fou, si tu aimes bien un artiste, va chercher, il a des archives et ça déchire en fait ! Normalement quand tu mets le doigt sur un rappeur tu aimes creuser… Moi j’ai vraiment kiffé Donne-moi le micro et Ombre est Lumière d’IAM, puis on m’a dit « avant ça il y a Planète Mars et la cassette IAM Concept » et c’est comme si on m’avait ouvert la porte d’une pyramide de fou ! J’avais plein de trucs à découvrir et je me sentais fort de connaître des sons que d’autres ne connaissaient pas.

A : Cette soif de découverte n’existe plus autant.

S : Les jeunes veulent de la nouveauté, et que de la nouveauté, ils ne vont écouter que ça. Dans le même ordre d’idée, on a trop tendance à juger un artiste sur les morceaux qu’il clippe… Quand un artiste est signé en maison de disque, celle-ci veut rentrer dans ses frais et va mettre en avant des titres utiles pour générer de l’argent. C’est ce qui explique que les titres bien écrits que j’ai toujours faits sur mes albums n’ont pas été mis en avant par des clips. Pour la maison de disques c’est une perte d’argent. Elle va chercher le banger ou le hit qui va streamer. Des fois les gens que tu fédères ne sont pas forcément touchés par celui-là. En fait j’ai remarqué que c’était même vrai pour mes potes rappeurs, ils n’écoutent que les morceaux que tu clippes. Ils n’ont pas la démarche d’aller chercher dans l’album.

A : Il y a aussi une logique là-dedans : si sur trois extraits il y en a un que tu aimes bien et deux que tu n’aimes pas, tu ne veux pas forcément te prendre la tête à écouter dix-sept morceaux… 

S : [Perplexe] Ouais… Tu ne juges pas un album là-dessus. Tu te fais un simple avis sur trois sons. C’est un peu délicat tout ça… Quand je décide de faire un clip pour « Maitre de cérémonie », morceau bien écrit, retour au berceau new-yorkais, à la base de mon écriture, ça ne fait pas énormément de vues. Or je ne fais pas des clips qui coûtent je ne sais pas combien pour ça, et la maison de disque ne suivra plus de toute façon. Que ce soit pour un banger ou un morceau à plume, tu veux que ton image soit soignée, tu te prends la tête avec un synopsis, tu fais un travail en amont, il faut t’y retrouver aussi. Même si d’autres font des millions de vues habillés en cyclistes et filmés avec un téléphone. Moi, je me prends la tête sur l’image, prenons juste les trois dernières pochettes : c’est de l’art. Rien que ça, ça doit te faire dire que je me prends la tête, je fais un joli livret etc. Mais maintenant, on s’en bat les couilles.

A : En même temps, la plupart des auditeurs ne verront la pochette qu’à un format plus petit que leur pouce sur un écran.

S : Mais frère, normalement dans ta maison il y a des livres, des CD, des DVD… Que va-t-il y avoir dans la maison des gens maintenant ? Un téléphone ? Elle est où la culture palpable ? Regarde en ce moment on est dans le retro-gaming, le jeu vidéo vintage, et les gens rachètent des consoles qu’ils n’ont pas pu avoir ou qu’ils ont abîmées. Il faut que les choses existent physiquement, on ne peut pas tuer l’art comme ça, le numériser. On ne peut pas dématérialiser l’art.

A : C’est un discours sous-jacent tout au long de l’album, essentiellement à propos du rap et de son évolution, on te sent conservateur. L’époque n’a pas l’air de t’enchanter !

S : [Petit rire] Je ne sais pas, il faut que je me fasse une idée ! On a toujours besoin de doigts sur lesquels taper : sur un album ça a été Chirac, sur un autre Sarkozy, ça a toujours été un peu les keufs et les balances, et là je me suis trouvé une tête de turc rigolote, le rap.

A : Parlons-en justement, du rap rigolo. Le rap accepte désormais ses bouffons… Fatal Bazooka n’était pas le bienvenu, Lorenzo lui est invité par le milieu, Mister V et Youssoupha Diaby également. Que penses-tu de cette acceptation ?

S : Il n’y a plus ces codes selon lesquels tu devais faire tes preuves, avoir un petit CV, avoir des trucs à dire, être respecté chez toi. Un mec qui vend de la coke va être accepté parce qu’il fait de l’argent. On ne respecte que ça, l’argent, et il est là le problème. On va crier au génie parce qu’un mec fait des thunes. Des mecs qui rappent aujourd’hui en auraient été interdits à une autre époque : des balances de cité se mettent à rapper, et si ça fait des vues, on va oublier leur passé de balance. C’est l’ère du chiffre. Mais en vrai, tu ne peux pas respecter tous ceux qui font de l’argent, il y a des gens nés avec une cuillère d’argent dans la bouche ! Avoir des thunes ne suffit pas pour obtenir le respect. Après, il y a aussi la question du public, le rap est devenu la musique des enfants comme des grands-mères. C’est normal que des artistes émergent avec ça.

A : « La musique de nos grands frères est devenue celle de vos petites sœurs » dis-tu sur l’album.

S : Oui ! Les phrases de ce style je les poste sur Twitter, qui est comme un stand de tir, et j’ai vu qu’à chaque fois elles prenaient. Quand je suis un peu en galère je fais un tour sur mon Twitter et je regarde parmi les méchancetés que j’ai mises celles qui ont fait leur effet, puis je les place stratégiquement dans un morceau. Celle-ci vient de « Sur le cœur » un de mes préférés du disque. Je vais le clipper mais il fera peu de vues et ça va m’énerver ! Il y a de la mélodie dans l’instru, une boucle new-yorkaise, des rimes dans tous les sens, ce serait même ludique pour un jeune de déchiffrer la construction du texte, mais je ne sais pas comment tu peux amener les gens à faire ça aujourd’hui.

« Je trouve ça bien que le peuple se soit relevé, et se soit soulevé. C’est la répression qui a freiné les gens. »

A : On a beaucoup parlé de l’aspect conservateur que tu exposes, mais à côté de ça, tu avais invité Hamza précédemment, cette fois tu invites 13 Block, c’est bien la preuve que tu nourris une attention aux tendances malgré tout, non ? Tu ne rejettes pas tout en bloc ?

S : Ah non, et surtout je ne rejette pas en bloc le 13 Block ! J’écoute et quand les mecs sont les meilleurs dans leur discipline je le vois. Des mecs comme 13 Block ont une écriture qui est propre, ce qu’ils font sur un registre trap c’est très honorable, très fort. Grâce à mon fils, qui me fait écouter de nouveaux artistes, j’entends ce qui se fait et je reconnais quand c’est bon. Je me dis que c’est une génération à laquelle il faut laisser sa chance. Ce que je n’aime pas c’est la médiocrité, c’est tout.

A : C’est donc par ton fils que tu te tiens informé de l’actualité du rap en France ?

S : Oui, parfois il me demande de prêter attention à quelque chose, je lui demande de me faire écouter les quatre premières mesures du mec et c’est explosé : [imitant un triplet flow bancal] « nanani labello, nanana labelli, nanana labellou » ! [Rires] Arrêtez de faire tous pareil, si tu veux te démarquer des autres, il faut que tu ajoutes un peu de texture, que tu fasses un texte un minimum léché, que tu te prennes la tête. Mon fils rappe (il s’agit de $tosba, invité sur le morceau « Tel père tel fils », NDLR), et j’essaie de lui donner des conseils. Les gens vont s’imaginer qu’il est dans le même délire que moi, mais pas du tout, il est dans l’ère actuelle, celle des trappeurs. J’espère qu’il se démarquera.

A : Qu’est-ce que ça t’a inspiré quand il t’a dit qu’il faisait du rap ?

S : Ce que je lui ai dit c’est qu’il devait faire ses preuves avant de se prétendre rappeur ! Tu vois il voulait du studio là, il m’a demandé à quelle heure arrivait le Uber… Je lui ai répondu : « mais t’es complètement taré, tu prends pas le Uber, tu vas pas nous faire le rappeur qui va faire la caillera, t’as pas souffert comme moi. Tu vas prendre le train et tu vas galérer mon pote ! » Ils veulent aller trop vite tous ces gamins, je le vois à travers mon fils, et tu n’imagines même pas les autres. En plus ils prennent des cachets en maison de disque et tout, ils vont devenir fou. Je te dis la vérité, vous êtes en train de faire des enfants stars. Mais vous allez avoir des suicides et des dépressions avec cette génération, vous verrez.

A : Tu sais si $tosba a écouté « La famille » sur Mains sales ?

S : [Rires] Ouais il l’a écouté ! Il a quand même la curiosité et surtout l’oreille pour me dire quand il est impressionné par des sons de moi qu’il écoute. Il me demande « mais comment tu fais ? » À un moment, t’as ça dans le sang mon gars, il faut travailler ! Mais lui, ce n’est pas cet aspect écriture qu’il va vouloir travailler, il pense au flow. Pour moi ça passe après l’écriture, si tu dois tout miser sur ton flow, ou si tu dois te mettre à chanter, c’est pour palier à la médiocrité de ton écriture. Mais c’est devenu beaucoup une musique pour s’ambiancer, une musique d’amusement. Quand c’est des rappeurs américains ça ne me gêne pas, les Rae Sremmurd etc. ils arrivent avec tout un package qui les rend intéressants. Ils l’ont, ce truc de petites stars. En France ils arrivent à reproduire la musique de façon plus ou moins similaires, mais les dégaines… [Rires] Je n’y arrive pas ! Mon fils, le pauvre il s’en prend plein la tronche avec ça, surtout que je suis un vanneur hors pair.

A : Côté prods…

S : [Il interrompt] Tu vois, pour les prods j’essaie d’évoluer, je ne rappe pas que sur du boom bap ! Je m’adapte à la musicalité actuelle sans partir sur des sonorités à l’opposé de ce que j’aime. Il y a toujours un sample de film d’horreur, un arpège diabolique, quelque chose de sombre qui occupe ma musique.

A : Justement puisque tu parles de films d’horreur, depuis Bad Cowboy l’alchimie entre Hits Alive et toi ne s’est jamais démentie…

S : Les prods qu’ils ont encore faites dans l’album sont magiques ! Ils ont une couleur de fou, l’instru du titre avec Akhenaton, à la DJ Premier, c’est une dinguerie ! Et les couleurs que je cherchais et que Hits Alive n’arrivait pas forcément à créer, pour l’intro de l’album par exemple, j’ai réussi à les trouver chez I.N.C.H. D’ailleurs quand ils ont entendu l’instru ils m’ont fait la réflexion que ça ressemblait à du Hits Alive.

A : Ça relève probablement du rêve désormais, mais un EP complet Hits Alive x Seth Gueko, ça aurait de la gueule.

S : Oui mais on peut faire un bootleg des morceaux qui existent déjà. Beaucoup de gens sont passés à côté de titres comme « Mon année », « Mr l’agent » ou « Sale temps pour un cabot » pour lequel ils avaient été précurseurs à mort sur l’autotune… Même « Incognito » sur Barlou. Ce sont des tracks qui passent un peu inaperçues. L’alchimie entre nous elle a marché à fond à une période précise de ma carrière : Bad Cowboy.

A : Quand tu as développé toute l’imagerie barlou, tu y as associé le A de l’Anarchie ; sur ce nouvel album, tu évoques « les cols blancs qui pillent la France ». Depuis que tu es revenu de Thaïlande, que ressens-tu quant au climat social qui règne ici ?

S : Je l’ai un peu décrit dans « Attention la bagarre »… Regarde ce qu’il se passe avec les gilets jaunes. Tout ça ne vient que de l’inégale répartition des richesses. Frère, c’est juste ça. Les riches ne se prêtent de l’argent qu’entre eux, et d’ailleurs dans le rap ils sont en train de reproduire le même mouvement.

A : Le monde culturel en général, et le rap pour ce qui nous intéresse spécifiquement, est particulièrement silencieux sur le sujet ces derniers temps.

S : Moi je me suis manifesté pour les gilets jaunes. Quand j’ai vu que je recevais des snaps de barlous dans les rues, je me suis dit que le mouvement barlou il était là-bas. Puis quand tu constates qu’un mec va en prison parce qu’il met trois pêches à un flic alors que les flics n’ont rien lorsqu’ils mettent un mec dans le coma ou le tuent… Tu te demandes pourquoi cette putain d’immunité ? Viva la révolucion ! Je trouve ça bien que le peuple se soit relevé, et se soit soulevé. C’est la répression qui a freiné les gens, ils ont subi des incarcérations et des violences, de quoi voir que la police n’est pas là pour nous servir et nous protéger. Elle a fait du mal au peuple

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