Interview

Calhoun (Sergent Records)

Un gorille en logo, des vinyles aux odeurs suspectes, des éditions limitées de maxis indés devenus introuvables, Sergent Records c’est un peu tout ça. Calhoun en est l’instigateur, nous souhaitions en savoir un peu plus sur ce label strasbourgeois toujours à la recherche de nouveaux talents.

Abcdr : Avant de parler de Sergent Record, est ce que tu peux nous parler de ton parcours dans le rap?

Calhoun : Gamin simultanément j’ai découvert Benny B, Dee Nasty, Gang Starr et le scratch, Herbie Hancock bien sûr avec Grandmaster DST mais son clip me laissais vraiment perplexe, ambiance glauque. En quatrième, le premier IAM m’a mis une claque je l’ai écouté pendant des mois, j’avais des cassettes comme De la Soul, Gang Starr, Supreme NTM, mais aussi des albums comme Deenastyle ou Terminator X and the Valley of the Jeep Beats. J’ai eu ensuite ma période électro, house, jungle tout en ayant une oreille sur le hip-hop pendant le lycée pour finalement découvrir sur le tard le Wu-Tang en 97 sur MCM. Pas d’internet à l’époque, je viens d’un bled près de Strasbourg donc pas mal de latence de ma part, à partir de là je me suis engouffré dans le rap. J’ai cherché « mon son » à travers les sorties que je pouvais choper, j’avoue je n’étais pas à la pointe du tout mais ça m’a offert des découvertes. Mon frangin avait déjà Internet en 98-99, et lui m’a mis sur MF Doom : Operation Doomsday et Handsome Boy Modelling School.

J’ai ensuite démarché pour un show radio sur une station locale, il a été diffusé de 2001 à 2008 environ avec comme co-host Jimmy King. Au-travers de ce show j’ai rencontré pas mal de monde comme Wintell et Xelak. Ça m’a permis de me faire des connections avec des organisateurs, des artistes, d’autres DJs, j’ai aussi pu rentrer gratos à des concerts pour faire des interviews. En 2009 je fais un détour vers l’éléctro avec pas mal de bons retours, pour enfin revenir en 2012 avec le label Sergent, je résume mais ce sont les grandes lignes.

A : On t’a d’abord connu pour ton travail de DJ et notamment digger de labels indé 90’s, qu’est ce qui t’attire dans ses sorties en particuliers ?

C : Les productions dans un premier temps, puis voir ce qu’il y avait en sortie de disques, au-delà de ce que les médias te proposaient, mais aussi pour passer et faire découvrir de nouveaux tracks, la faim du vinyle, de la rareté, le truc qui va te claquer la tête.

A : Quel est le vinyle qui t’a coûté le plus cher ?

C : Je ne peux pas dire que je suis quelqu’un qui pose beaucoup pour un disque, je serais plutôt du genre à acheter beaucoup en une seule fois, ceux pour lesquels j’ai posé le plus de mémoire, ça doit être Finsta : Finsta Baby / Payday is Bliss que j’ai réédité par la suite avec un bonus track, et le LP de Baritone TipLove.

A : As-tu des endroits ou des sites où tu aimes digger ?

C : The Thing à NYC m’a laissé une marque indélébile, pour le reste online les sites habituels, je ne les cite pas parce que si j’en oublie je m’en voudrais.

A : Comment est née l’idée de faire ton propre label?

C : Je voulais m’exprimer en tant qu’auditeur, DJ, beatmaker, artiste peut être aussi. Je voulais humblement apporter ma pierre à l’édifice, je pense que c’est la diversité de choix et d’opinions qui font que le hip-hop devient de plus en plus fort.

A : Si j’ai bien compris l’objectif est de rééditer des disques introuvables mais également des nouveautés?

C : Je fais les deux en effet mais j’essaie plus de sortir des artistes dont le boulot me tient à cœur, je sors ce qui m’intéresse principalement. Au départ je suis un auditeur, donc si le son est bon je le sors, que ce soient des suisses, des allemands, des japonais, des américains ou des français. Je conçois le label plus comme une marque, un état d’esprit, un moyen d’expression libre. J’ai aussi conscience que sans les artistes rien ne serait possible, tout cela est connecté, j’apprends au fur et à mesure que j’essaye de construire et perfectionner l’identité du label. Bobbito au travers de Fondle ‘Em a pavé la voie pour nous, découvrir et sortir les classiques de demain, c’est aussi ce qui me motive. Redonner vie à des tracks des 80 & 90s par exemple par le biais de rééditions ça permet de ne pas oublier son passé et pour certains artistes qui n’ont peut-être pas eu leur chance à l’époque, de continuer à diffuser leur message, leur musique. Il ne faut pas oublier que des artistes actuels font des tracks boom-bap qui méritent tout autant leur place dans nos oreilles, je pense à des beatmakers qui continuent de faire perdurer ce style avec lequel nous avons grandi, comme Kyo Itachi, Azaia, Kayo, Mpa Drums, Phoniks et bien d’autres.

« Je conçois le label plus comme une marque, un état d’esprit, un moyen d’expression libre. »

A : Comment fais-tu pour récupérer les bandes d’époques ainsi que les autorisations ?

C : Je contacte les artistes via les réseaux sociaux, je suis aussi aidé par Mike Cole. Certains comme Finsta ou Kukoo je les connaissais grâce à mon show radio, j’étais en contact avec eux bien avant. Sinon e-mails, numéros de téléphone sur les disques qui malgré les vingt ans passés restent toujours valides, les contacts se font également grâce au bouche à oreille et à internet, où des artistes me contactent directement. Pour ce qui est des autorisations, elles se font par le biais des artistes ou par le biais de nos avocats respectifs.

A : Les prix demandés sont de quel ordre ?

C : Cela dépend du matériel proposé, de sa qualité aussi, je ne vais pas ressortir un truc juste parce qu’il est rare si en vrai il est médiocre. Je me permets de faire des choix, de refuser un projet si les conditions ne me conviennent pas, j’essaie de me différencier, d’avoir une relation avec les artistes, de les aider à se développer, à s’exprimer, investir dans ceux en qui je crois, ne pas faire que de la réédition. Maintenant une estimation précise je ne peux pas vraiment t’en donner un parce que cela se fait au cas par cas.

A : Pourquoi un gorille en logo ?

C : Le gorille pour moi c’est la puissance mais aussi la force tranquille, une combinaison des deux.

A : L’esthétique des disques est très marquée et soignée, je pense notamment au picture disque de Mobb Deep, ils sont pressés à très peu d’exemplaires, c’est une volonté d’accentuer le coté disque de collection?

C : J’essaye d’apporter un produit de qualité, tant au niveau son que packaging, tout en espérant rester abordable au niveau des prix. Mon frère Ebonics fait le design des pochettes, je lui apporte quelques idées et il met en visuel mes concepts. Je pense qu’il est doué pour cela, il est en grande partie responsable de cette image que je veux avoir de Sergent. Une pochette bien visible te fait remarquer et pose directement une identité au disque et l’auditeur qui la voit pense directement à Sergent s’il connait un peu le label. Cette imagerie permet aussi de se faire remarquer, et puis si la pochette plait pourquoi ne pas la prendre comme objet de décoration ?

A : C’est moi ou le vinyle Green Bag EP a une odeur particulière ?

C : C’est un effet subliminal crée par les gorilles hébergés dans ma cave…

A : Vous sortez également des cassettes?

C : J’en ai fabriqué quelques-unes, ce sont mes mixes principalement, elles sont faites de façon artisanale. Je reste un amateur de ce support, au départ gamin je faisais des méga-mixes à l’aide d’un double K7, adulte je réalise mon rêve d’enfant.

A : Comment décrirais-tu la scène strasbourgeoise ?

C : Pour être franc je ne la cerne pas trop, je ne peux te citer que ceux que je connais depuis un moment : Kayo, GPM et Lord B pour les beatmakers, Kadaaz qui est toujours présent et actif, et au niveau danse l’association Slow Motion et la Compagnie Mjd Majid Yahyaoui. A l’époque de mon émission de radio j’étais plus au courant de ce qui se faisait mais au fur et à mesure j’ai pris mes distances. Inévitablement j’ai dû rencontrer au cours des soirées ou concerts cette nouvelle scène hip-hop mais je ne les connais pas donc je ne peux pas parler d’eux, au risque d’en occulter certains ou d’en cautionner d’autres.

A : Comment expliques-tu le relatif anonymat de Sergent Records en France alors que les disques se vendent en Allemagne ou aux États-Unis ? 

C : J’ai pensé d’abord à l’exportation, à la diffusion du label, il ne faut pas oublier que même si le marché du vinyle a explosé ces dernières années, ce retour au vintage se traduit encore globalement comme un grain de poussière. Tu as de plus en plus de shops spécialisés qui ferment et ceux qui restent ouverts ne peuvent pas tout avoir, à noter aussi qu’au niveau mondial le plus gros site de vente de vinyles tous genres confondus est allemand, donc automatiquement tu vas te diriger vers lui. Je pourrais parler de différence de mentalités entre les pays et autre problèmes du marché mais je pense que c’est une perte de temps. Je ne vais pas tirer dans le tas, je n’ai plus le temps d’être aigri, je préfère aussi laisser la musique parler plutôt que les réseaux sociaux, qui, depuis qu’ils sont devenus une référence permettent à trop de gens de parler et donner leur opinion, cachés derrière des pseudos, sans en assumer les conséquences, que ce soient des jaloux ou juste des gens qui prennent cela comme un défouloir.

Je trouve juste dommage que de plus en plus les gens accordent de l’importance aux ragots, aux rumeurs, cherchent à se légitimer sur Internet, à dogmatiser selon leurs valeurs la culture hip-hop, en stigmatisant ceux qui ne se rallient pas à leurs idées. On en oublie l’essentiel qui est d’apprécier la musique. Je remercie ceux qui me soutiennent au quotidien, en France et dans le reste du monde. Il y a en France des gars qui bossent dur, la plupart ne sont pas visibles sur les réseaux sociaux mais leur musique est mondiale, le gorille Sergent quant à lui continue son chemin.

A : Quelles sont les prochaines sorties du label ?

C : Tu as quelqu’un à me proposer ?

A : Une réédition de Down and Dirty Tribe ? Des inédits de Fierce ? Ressortir des disques de chez Dolo, Truth Criminal comme l’a fait Trafic pour Fondle ‘Em ?

C : Ce sont de bonnes pistes mais il faudrait les agrémenter d’inédits, la plupart d’entre eux restent trouvables à des prix abordables. Dans ta liste il y en a que j’ai déjà contacté mais le marché fait que maintenant avec l’explosion du vinyle, de plus en plus de labels se créent, et les artistes à juste titre font jouer la concurrence, ça leur permet de passer l’hiver au chaud.

Mais pour revenir à ta question, il y a deux sorties à venir prochainement en collaboration avec DJ Sek de Time Bomb, tout d’abord une réédition de l’album de Mic Pro Les modes passent en vinyle, et également un EP de Sear lui-même, Boom Back comportant des inédits et des remixes. Il y aura aussi Dephacation, l’album d’Awon & Dephlow et le Finsta Baby EP de Finsta.

A : L’artiste que tu aimerais sortir sur Sergent Records?

C : Prince.

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