Alt’S raconte Boboch 1Pakt
Interview

Alt’S raconte Boboch 1Pakt

En 1998 sort l’une des œuvres les plus intrigantes du rap français, l’album éponyme de Boboch 1Pakt. Ses auteurs arrivent de Bobigny – comme le nom du groupe l’indique – et sont au nombre de sept, sans qu’il ne soit vraiment possible de mettre une voix, et encore moins un visage, sur chacun des blazes. Le disque frappe d’emblée par sa radicalité et par ses visuels inspirés des comics américains. Le style est nerveux, ténébreux mais pas dénué d’humour, la technique n’est pas toujours au rendez-vous mais l’équipe a du cœur et des tripes à revendre. Pressée à mille exemplaires et faisant l’objet d’une promo à minima, la galette connaitra une sortie plutôt confidentielle. L’arrivée d’internet dans un nombre croissant de foyers lui donnera néanmoins une seconde vie quelques années plus tard. Aujourd’hui, l’album de Boboch 1Pakt et le maxi qui l’a précédé sont accessibles en quelques clics. La modernité aidant là aussi, nous avons retrouvé la trace d’Alt’S, leader de facto du septet, pour qu’il nous raconte le parcours de l’1Pakt et le sien.

« Plutôt que de chercher à rencontrer d’autres artistes avec qui j’aurais pu avoir un feeling, j’ai engrainé les gars avec qui j’avais un feeling pour qu’ils deviennent artistes »

Boboch Au bout de la ligne 5 du métro

A : Comment tu arrives au rap ?

A : Une rap party hommage à un tagueur électrocuté dans le métro s’organisait en 1988 ou 1989 à Bobigny. Ménélik et Ike (357 MP) répétaient leur morceau chez un de mes potes propriétaire d’une boite à rythme et d’un synthé DX7. Je découvre à cette occasion le rap français. Ensuite je m’y intéresse en récupérant des K7 des freestyles de radio Nova. Puis viennent Rapattitude, les maxis de NTM et Assassin, etc.

A : Quel est ton parcours avant la formation de Boboch 1Pakt ? 

A : En 1991 je déménage de Bobigny à Villeneuve d’Ascq. Fréquence Nord, une radio de la région, diffuse une émission quotidienne de hip hop et propose aux rappeurs régionaux ses studios pour enregistrer. J’y maquette six titres que la station diffuse rapidement… Je faisais des tee-shirts aussi, puis on m’a demandé de réaliser une affiche pour le premier festival rap de Lille, où je me rajoute à la programmation. Je suis adopté par le mouvement nordiste, et j’enchaîne plusieurs concerts dont la première partie de Puppa Leslie.

A : Le groupe se forme comment et quand ? 

A : Mes potes de Boboch sont bluffés par mes aventures nordistes, ils ruminent un peu. À cette époque Mac Load [beatmaker de Boboch 1Pakt, NDR] se formait au sampling. Nous traînions ensemble depuis quelques années mais c’est avec le projet concret Pleins phares sur le 93000 qu’on lance le groupe, en 1993. Un concert est organisé pour valoriser la compilation, on commence des répétitions pour le live où on prend des photos pour le livret.

A : Le morceau qui apparaît sur Pleins phares sur le 93000, « Mémoires d’un P38 » est en fait un solo de ta part. Pourquoi ce choix du solo ? 

A : À cette époque, les autres ne rappaient pas encore et ne faisaient que des backs. Le truc c’est que le Boboch 1pakt n’était pas une association de rappeurs mais avant tout une bande de potes inséparable. C’était mon troisième enregistrement. Le premier s’était donc fait à la radio sur des instrus bidouillées avec un double K7 par mes soins, le second chez le DJ du groupe phare de Lille de l’époque les Dynamic TRC. Mais « Mémoires d’un P38 », c’était la première fois que j’enregistrais sur un instru de Mac Load et en compagnie du groupe.

A : Sur la compilation on retrouve également Kabal, Boss Raw ou 357, qui étaient proches de vous. Ça ressemblait à quoi la scène de Bobigny à l’époque ? De l’extérieur, on a l’impression que c’était très underground, avec Ménélik qui a atteint le grand public, mais sans vraiment revendiquer son appartenance à la ville.

A : Avant la compilation, Kabal, Boss Raw, 357 et nous devions faire un morceau commun sur le C.I.P [Contrat d’insertion professionnelle, futur CPE, NDR] à l’initiative de Kabal, mais après le live de Pleins phares sur le 93000 nous sommes rentrés de plus en plus en compétition, sans que ce soit malsain. Ça créait surtout une émulation. Nous avions tous en commun le fait de ne pas se sentir représenté par le rap festif de Ménélik, façon « Tout baigne ». Après, Boss Raw a participé à la première compilation Hostile, 357 a signé sur une major et Kabal chez Assassin Production… Donc il n’y a que nous qui n’avons pas tiré notre épingle du jeu mais nous vivions le truc de manière beaucoup moins viscérale aussi.

A : C’était quoi la vie à Bobigny dans les années 1980/1990 ? 

A : Bobigny est à mon sens la ville qui possède le plus de cités. Cinq principales en centre-ville, deux en périphérie, sans parler des plus petites… C’était plutôt segmenté. Dans le rap, les groupes représentaient leur quartier avant la ville et étaient en concurrence. Nous, sur sept membres, seulement deux venaient d’un même quartier d’où le choix d’utiliser « Boboch » dans notre blaze, ce qui d’une certaine manière était aussi clivant.

« Une fois j’ai vu des gens dans une soirée sur Panam danser et chanter sur « La Putain 2 sa race »… Ça m’avait bien fait halluciner ! »

« La putain d’sa race Boboch 1Pakt est dans la place » 100% méchant son

A : « Chassons les skins du Parc » est à en juger par les vues YouTube votre morceau le plus connu, ce qui semble surtout dû à sa thématique. Vous alliez beaucoup au Parc des Princes à cette époque ?

A : Non, nous n’étions ni des abonnés du parc ni des chasseurs de skins. C’était plus une extrapolation. Un titre à six rappeurs c’était rare à cette époque et nous voulions un thème fort. Les saluts hitlériens au Parc étaient monnaie courante en ce temps-là et ça nous traumatisait les rares fois où nous y allions. Si l’on pouvait en toute modestie essayer de fédérer contre ça et insuffler une dynamique inverse il fallait qu’on le fasse.

A : « La Putain 2 sa race » est aussi un solo. Dans l’ensemble, même si vous étiez sept dans le groupe, on peut clairement dire que la voix de Boboch 1Pakt c’est la tienne. J’ai un peu l’impression que vous étiez une bande de potes où chacun pouvait prendre le micro, mais avec des niveaux différents parce que vous n’aviez pas tous la même implication dans le rap…

A : C’est tout à fait ça… Mac Load et moi étions les moteurs de la machine et les autres ont fait partie du groupe avant même de savoir rapper. Mac Load lui-même a été notre concepteur de son avant même d’avoir du matos et d’avoir appris à s’en servir. Ce que m’avait appris mon expérience solo c’est que je ne pouvais pas me sentir légitime à faire du rap « fâché » seul. Plutôt que de chercher à rencontrer d’autres artistes avec qui j’aurais pu avoir un feeling, j’ai engrainé les gars avec qui j’avais un feeling pour qu’ils deviennent artistes.

A : Comment vous gériez le « temps de parole » de chacun sur les disques ? 

A : C’est simple, il suffisait à chacun d’écrire, ce qui a vraiment commencé en préparant l’album.

A : Je trouve l’album plus abouti que le maxi, mais le maxi je le trouve plus « emblématique » que l’album où forcément vous étiez plus diversifiés, moins à fond dans le côté chaotique et nerveux…

A : Je suis d’accord. L’album est plus abouti parce qu’en 1998, Mac Load maîtrise ses machines et pond plein d’instrus. Nous avons un réel choix. En 1996 comme en 1994 on prend ce qu’il arrive à nous sortir d’où le côté chaotique. Le maxi est aussi plus emblématique car c’est un vinyle. Moi je faisais partie de ceux, minoritaires dans le groupe, qui voulaient sortir l’album en vinyle aussi. D’ailleurs, les cinq cent exemplaires du maxi se sont vite écoulés, le dessin de la pochette permettant de susciter la curiosité malgré le manque de notoriété.

A : Quels retours vous avez eu sur le maxi ?

A : On a eu une double page dans le numéro 8 de Down with this, cinq lignes dans RER pour signaler notre sortie, on a été classés cinquième dans le top dix du catalogue de vente par correspondance de Kool & Radikal… Ça nous a aussi permis de participer à quelques concerts ensuite, à Conflans-Sainte-Honorine, à Saint-Pierre-des-Corps, à Limoges et bien sûr à Boboch. Pour l’anecdote, une fois j’ai vu des gens dans une soirée sur Paname danser et chanter sur « La Putain 2 sa race »… Ça m’avait bien fait halluciner !

« Comme beaucoup de monde à cet âge-là, nous avions un côté rebelle et anarchiste. Il fallait que jeunesse se passe et le rap était notre exutoire »

Boboch 1Pakt, l’album Patatrak sur Babylone

A : Ce n’était pas trop l’époque des home studios, vous avez enregistré l’album où ?

A : Le maxi avait été prisé au studio Blackdoor à Saint-Lazare, où beaucoup de groupes de l’époque travaillaient, comme La Brigade. Pour l’album, on a enregistré les neuf premiers titres au studio Full Time près Gare de l’est, où la mixtape Opération Coup de poing avait été réalisée. Ensuite on est allés au studio Troll Musique à Versailles pour les cinq derniers morceaux. Chaque titre nous coûtait entre cent cinquante et deux cent euros car c’était effectivement des studios professionnels. On a accumulé les morceaux durant un an et demi je pense à hauteur d’un morceau par mois environ.

A : Il y a un positionnement assez fort dans ce disque, autant dans les paroles que dans l’éthique du groupe, avec cette totale indépendance fièrement affichée. D’une façon ou d’une autre, vous étiez politisés ? 

A : Nous n’avons jamais démarché un label donc avions une liberté artistique totale. Il fallait que nos morceaux aient des vrais thèmes, on ne voulait pas juste faire des rimes. En cela nous étions peut-être malgré nous politiques. Comme beaucoup de monde à cet âge-là, nous avions un côté rebelle et anarchiste. Il fallait que jeunesse se passe et le rap était notre exutoire. Après, développer le côté politique ou philosophique pour se distinguer n’a jamais fait partie de nos envies. On laissait ce créneau à d’autres.

A : Vu que vous étiez en totale indépendance, vous financez le disque comment ? 

A : Nous cotisions trente euros par mois et par tête pour la location du studio de répétition et d’enregistrement. Nous avions contracté un emprunt auprès d’un grand frère pour finaliser le mastering et le pressage. Nous l’avons remboursé en continuant de cotiser pendant un an après la sortie du disque. On y a laissé pas loin de six mille euros, quarante mille francs à l’époque.

 

A : Vous le sortez combien d’exemplaires ?

A : On l’a pressé à 1000 exemplaires.

A : Et vous l’avez distribué où ? 

A : Dans des FNAC et des Virgin. Après avoir été référencé par une première FNAC, c’est devenu plus facile pour les autres. Nous n’avions pas de distributeur mais avons réussi l’exploit via la Poste de nous retrouver sur une bonne partie de la France même si certaines FNAC ont été bredouilles en termes de ventes.

A : Avec cette pochette un peu particulière et votre style musical plutôt cru, vous étiez reçus comment par les vendeurs ?

A : Ça variait selon les lieux et les goûts… Certains étaient sceptiques et jouaient les chefaillons responsables de rayons, d’autres avaient un coup de cœur et nous mettaient en écoute dans les bornes. On a eu des situations cocasses, comme quand un vendeur a joué le disque devant nous et son collègue est arrivé après trois titres en disant « c’est quoi cette merde !? Retire ça !« . Ou quand notre DJ est devenu fou parce qu’un vendeur prétendait ne pas pouvoir prendre la responsabilité d’un dépôt-vente alors que le vendeur du magasin précédent affirmait qu’il faisait ce qu’il voulait dans son rayon.

A : Vous avez fait un peu de promo à l’époque pour défendre l’album ?

A : On a fait une promo inefficace et coûteuse. Nos premiers bénéfices de ventes ont été réinvestis dans une page de pub dans Radikal et dans la confection d’autocollants promotionnels. Ça n’a servi à rien, ça nous a juste empêcher de pouvoir rembourser notre emprunt au plus vite. Mais comme pour le choix vinyle/CD, je faisais partie de ceux qui étaient minoritaires lors du vote des décisions. On était à sept, on prenait toutes les décisions à la majorité et souvent ça se tranchait à quatre voix contre trois. À part ça, nous restions en vase clos et nous n’avons démarché aucune radio par exemple. L’implication faible de certains dans la distribution, moi compris, commençait à décourager les plus actifs et le fait qu’il faille continuer à cotiser pour régler notre dette a aigri le groupe… Rajoute à cela qu’aucune scène ne nous a été proposée, c’était le début de la fin.

A : Quand vous sortez l’album, est-ce que le voyez comme l’aboutissement d’une aventure ou comme une étape dans l’histoire de Boboch 1Pakt ? 

A : À titre personnel l’album était le réel premier projet dont j’étais fier à 100% et donc, bien sûr, j’espérais qu’il serait une étape. Mais un groupe de sept personnes, c’est de la logistique, beaucoup de coordination. Certains commençaient à aspirer à d’autres choses évidemment : les vies de couple, les emménagements, les carrières professionnelles, les paternités, etc. Bien sûr si nous avions eu une bonne étoile et que des projets nous avaient été proposés, des compilations, des featurings, des concerts, des radios… Là, sûrement que l’essoufflement que nous vivions se serait envolé. Mais hormis notre disque chroniqué « comme un vrai disque » dans Groove, il n’y a rien eu. Juste une dette à finir d’honorer !

« Je pense qu’une vie sans passion est triste et que j’ai goûté la plus belle, la passion créatrice »

Après l’1Pakt Impact visuel

A : Concrètement, est-ce qu’il y a un moment où vous décidez que l’1Pakt c’est fini, ou est-ce qu’au fur et à mesure les choses de la vie ont fait que ce n’était plus possible de continuer ? 

A : Officieusement l’aventure s’est arrêtée au règlement de la dernière cotisation je pense. Nous n’avions plus d’actualité. Mais le groupe a continué à se voir très régulièrement, à partir en vacances ensemble durant les quinze années qui ont suivi avant que ça ne se désagrège.

A : Tu as continué dans le rap et tu as été actif jusque très récemment. Tu peux parler de ce que tu as fait ? 

A : Entre 2012 et 2014 j’ai effectivement réenregistré. Un home studio a été installé chez moi et j’ai préparé un album solo. Deux titres ont été mis sur YouTube, « Sésame » et « Blah blah boum boum ». Mais plus d’une vingtaine d’autres ont été réalisés, avec douze invités et six beatmakers différents. Du fait du prestige de certains intervenants à mon sens, la réalisation de ces morceaux m’a procuré une certaine fierté. Ça m’a motivé à préparer une mixtape préliminaire pour tenter de donner plus d’écho à sa sortie. Du coup j’ai enregistré Vieux lyrics & Flow de grand-père, avec pour principe de rapper tous mes textes du Boboch 1pakt sur des instrus ricains, pour montrer que vingt ans ans plus tard ils n’étaient pas « démodés ». Là aussi j’ai obtenu une dizaine de featurings, mais l’accueil n’a pas été conséquent sur YouTube. Le projet de la sortie de l’album solo a du coup été abandonné début 2015. Il y avait aussi certaines raisons financières, relationnelles et logistiques.

A : C’est toi qui dessinais les visuels pour Boboch 1Pakt. Là aussi, tu as continué après. Pareil, si tu peux un peu parler de tes accomplissements en la matière…

A : Effectivement je réalisais tous les visuels. Au début des années 2000, j’ai fait une formation d’infographiste qui m’a fait faire un bond en avant, surtout pour la coloration. J’ai toujours fait à la demande des logos, flyers, affiches, etc. En 2012 j’ai sorti une BD en auto-entrepreneur, Les Doubles Zéros. J’avais préparé cinq épisodes de cette BD qui n’a même pas vu sortir le second numéro puisque la distribution et la vente que j’ai orchestrées seul n’ont pas été brillantes… Bien pire encore que les disques de Boboch 1pakt. Ensuite dans la perspective de l’album solo en préparation, j’ai dessiné une pochette par morceau. J’estime, même si ça manque d’humilité, qu’elles étaient très réussies. Enfin, après l’abandon du projet, je me suis mis à faire des toiles pour lesquelles j’ai pu faire une exposition après avoir remporté le premier prix d’un concours.

A : Aujourd’hui, vos disques se vendent plutôt cher. Quel regard tu portes là-dessus ? 

A : Tu me l’apprends. On va dire que ça me flatte… Le maxi peut être un bel objet pour certains collectionneurs mais il est inécoutable aujourd’hui. Quant à l’album, je suppose que certains nostalgiques peuvent effectivement apprécier ce rap d’une autre époque.

A : Quel regard tu portes sur l’aventure et l’histoire de Boboch 1Pakt aujourd’hui, vingt ans après ?

A : On a des souvenirs mémorables, c’est bien l’essentiel. Je pense qu’une vie sans passion est triste et que j’ai goûté la plus belle, la passion créatrice. Les activités artistiques sont des challenges avec soi-même qui procurent de vrais kifs. Après, le rap US m’a rapidement détourné du rap français, dans lequel je ne me reconnais plus comme la plupart de ma génération. Je pense qu’on a eu la chance d’en connaître les années les plus trépidantes.


Une playlist reprenant les morceaux cités dans l’interview est disponible ici.

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