Un an après la sortie de leur premier album, La Rumeur est plus que jamais au centre de questionnements. Réédition, apparitions télévisées, procès à venir, rapports avec la presse : autant de points sur lesquels ils nous semblaient opportuns de s'arrêter, à l'occasion de leur concert à Bourgoin-Jallieu.
30/05/2003 | Propos recueillis par Aspeum avec la participation de Hear et Shaolin
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Abcdr : Pourquoi avoir accepté aujourd'hui une interview dans Radikal, alors que vous l'aviez refusée à la sortie de l'album ?
Ekoué : Premièrement, depuis qu'Olivier Cachin et Thomas
Blondeau travaillent dans ce journal, ça s'est largement amélioré. C'est-à-dire qu'au niveau des interviews, il y a un certain parti pris.
Ils prennent aussi certains risques, avec notamment des couvertures comme Gangstarr ou The Roots, qui sont des choix assez courageux, contrairement au
choix de mettre des gros trusts français bombardés partout. Gangstarr, c'est pas le groupe le plus vendeur en France, mais qualitativement, c'est
un groupe extrêmement hip hop. On a des affinités artistiques et humaines
avec Cachin et Blondeau, donc on a pris ce risque-là. Deuxièmement, je sais
qu'ils ont aujourd'hui des petits ennuis par rapport à leur rubrique
graff. On leur a complètement daigné le droit d'avoir une rubrique graff
dans le magazine. On considère que ce n'est pas normal, quel que soit le
support, parce que le graff, c'est avant tout les balbutiements de cette
culture. Donc, ce n'est pas normal qu'on leur enlève ce
droit-là.
A : Pourquoi avoir sélectionné les
interviews que vous donniez, à la sortie de l'album ?
E : A
l'époque, le rédacteur en chef de Radikal était un gros imposteur. Groove,
c'est trop de la merde, il n'y a pas moyen de parler avec ces fils de
putes. RER, je t'en parle même pas. Ce qu'il restait, c'était Real, parce
que c'est un excellent journal. A notre sens, il est très proche, en terme
de créativité, de ce que produit le vivier underground comme talent. Je
trouve le contenu adulte et qui va dans le sens de mes convictions. Le
reste...
A : Tu ne mentionnes pas Get Busy
?
E : Aujourd'hui, en terme de hip hop, Real est le journal
le plus satisfaisant. Voilà, point.
A : Vous êtes
invités à l'émission de Thierry Ardisson, Tout le monde en parle, qui doit
être diffusée le 7 juin. Sachant que l'émission est montée, et non en
direct, ne prenez-vous pas un risque de ne pas contrôler la diffusion de vos
propos ?
E : Le hip hop est basé sur une prise de risque.
Aller à la télé, ce n'est pas ce qui nous enchante le plus, mais
aujourd'hui, La Rumeur se trouve dans une situation délicate. On a tous les
syndicats néo-fascistes de la police sur le cul. Sarkozy a écrit une lettre
de sa main, expliquant qu'il comptait faire de cette affaire un exemple,
parce qu'il considère qu'on est dans un Etat de droit, et qu'il est
interdit de tenir certains propos. Donc, aller vers les média, c'est faire
connaître l'injustice dont on est victime. Et c'est aussi une manière se
protéger. Après, des émissions montées, tu n'as que ça. Aucune des
émissions qu'on a faites n'était en direct : celle de Paul Amar, le JDM,
le JBN, le Contre journal, celle de Guillaume Durand, le reportage de
Philippe Roizès, etc... Si le type veut nous défoncer au montage, il peut le
faire, il est chez lui ; on en est conscient. Maintenant, on va essayer
d'arriver avec un contenu digne de notre démarche et de nos convictions,
pour limiter la casse, voire faire une prestation tout à fait satisfaisante.
C'est une émission qu'on prépare. Après, Tout le monde en parle, ça fait
partie des rares émissions que je regarde. J'ai pu me retrouver face à des
points tout à fait sérieux. Je pense à Thierry Meyssan, à celui qui a
dénoncé la machination qu'il y a eu en Irak, à l'intervention d'une des
dames d'Act Up, qui était venue clasher Ardisson en direct, même s'il l'a
coupé au montage. Mais si Thierry Ardisson émet le souhait de nous recevoir,
on espère que c'est pas pour nous niquer. Maintenant, on n'a confiance en
rien, donc on attend de faire l'émission, et on verra.
A : Concernant les média, quelle est la limite à ne pas
franchir ? Après Tout le monde en parle, vous seriez prêt à aller chez
Ruquier, par exemple ?
E : Comme on le dit dans l'interview
pour Radikal, on n'a pas la prétention de bouleverser l'establishment. On
a réussi à faire parler de nous sans les média, et surtout sans la télé. Je
ne mettrais pas sur le même plan l'émission d'Ardisson, où j'ai pu y voir
des Thierry Meyssan ou des Jacques Vergès, et les conneries de Ruquier et
consorts, ce n'est pas du même acabit. Si Ardisson nous offre
l'opportunité d'alerter l'opinion publique de ce qui nous arrive, c'est
évident qu'on va y aller. On ne l'a pas fait avant, parce qu'on ne s'en
sentait pas capable. Avec le temps, on a mûri notre réflexion, on a fait des
concerts devant 20.000 personnes. Je pense qu'on est plus à même
d'affronter ce genre d'émission. Maintenant, on ne sait pas comment on va
en ressortir. Par exemple, on doutait à l'idée de faire Le contre journal,
parce qu'on place Karl Zéro et Thierry Ardissson sur le même plan. Hamé y
est allé. De notre point de vue, on considère que sa prestation a été
remarquable. Et remarquée. Si on a la possibilité de faire des interventions
chirurgicales de cet acabit-là dans des émissions correctes, on ira. Aux
heures de grandes écoutes, le paysage audiovisuel français est assez grave.
Des émissions à caractère de débat sur le service public, à part celles de
Fogiel et Ardisson, j'en connais pas. Il fallait choisir une des deux, on a
choisi la seconde. On n'y voit aucune forme de compromission en soi. On
considère que c'est de notre intérêt d'alerter l'opinion publique. Et ce
n'est pas seule chose qu'on fera. On compte faire des concerts de soutien.
On compte faire des conférences, activer les réseaux qu'on a en banlieue,
pour se servir de ce problème-là pour parler des violences policières. Les
problèmes avec les flics, ce n'est pas la première fois qu'on en a, mais
c'est la première fois que ça va aussi loin. Et il faut savoir qu'on
n'aurait jamais eu de plaintes des flics si Skyrock n'était pas venu
déposer nos propos sur le bureau du procureur de la République. Quand on
cogne sur Skyrock ou sur la police, c'est qu'on en est nous-mêmes les
victimes. Les embrouilles avec les flics, je m'en passerais volontiers.
Mais soit on décide de faire tête basse, de ramasser nos couilles et de dire
: "Pardon, M. le ministre, on ne recommencera plus", soit décide de
leur rentrer dans le lard. Et là, le seul moyen, c'est d'alerter un
minimum l'opinion publique. On est directement concerné : ce n'est pas que
la maison de disques qui paiera l'amende. Les attaques sont nominatives :
Hamé de La Rumeur, pour avoir écrit l'article, et le PDG d'EMI, pour
l'avoir fait paraître. Les deux devront sortir de l'argent de leur poche.
Cette affaire-là est sérieuse. Si certains voient une compromission dans le
fait de vouloir la médiatiser, on n'est pas là pour leur faire changer
d'avis. Mais aujourd'hui, on n'a pas le choix. On a envie de dire qu'il
se passe des choses dans ce pays, parce que personne n'est foutu de le
dire. Skyrock, on continuera de les insulter.
A :
Au Contre journal, à propos du conflit irakien, Hamé présentait son point de
vue, à savoir de soutenir le gouvernement de Saddam Hussein, d'une manière
qui donnait l'impression de vouloir avant tout choquer les
gens...
E : On a choqué Karl Zéro, ça ne veut pas dire qu'on a
choqué les gens. Par rapport à ce conflit, les média aimeraient qu'on leur
dise ce qu'ils veulent entendre : dénoncer la politique unilatérale des
américains, et présenter Saddam Hussein comme un méchant qui traumatise son
peuple. Donc, il faudrait tous être derrière l'étendard de Chirac, qui
devient colombe de la paix et défenseur des droits de l'homme et de
certaines valeurs universelles. Ce n'est pas un point de vue qu'on adopte.
On considère que si Saddam Hussein était au pouvoir, c'était pour servir
des intérêts, aussi bien français qu'américains. Donc, nous sortir que
c'est un dictateur, c'est un argument un peu court, un peu trop facile.
L'Irak, c'est un pays seul face à des pays armés jusqu'aux dents, qui
sont venus lui spolier de son pétrole, dès l'instant où Saddam Hussein
avait comme optique de nationaliser ces richesses. Qu'il ait perpétré des
massacres, c'est une question que je suis obligé d'évacuer, dans la
stricte période du conflit, parce qu'aujourd'hui, c'est lui et son peuple
qui sont dans la position de victime, et pas l'inverse. En plus,
j'aimerais qu'on me cite un chef d'Etat qui n'a pas de sang sur les
mains. Saddam Hussein a peut-être commis des génocides, mais M. Chirac qui
passe pour la colombe de la paix, ça ne nous fait pas oublier les chambres
noires d'Omar Bongo, le génocide rwandais ou les rapports avec Eyadéma au
Togo. Sachant que la France entretient des liens tout à fait cordiaux et
étroits avec des dictateurs qu'elle a elle-même installés et nourris,
c'est un peu l'hôpital qui se fout de la charité. Donc, non, ce n'était
pas par provocation. On soutient la résistance civile et la résistance
militaire irakiennes dans ce conflit. Enfin, le conflit irakien existe
depuis 1993. Et on n'a pas vu de mobilisations internationales pendant tout
ce temps. Les américains ont voulu rafler le gâteau, d'autres puissances
occidentales n'y ont pas trouvé leur intérêt, et la crise irakienne s'est
révélée être un conflit entre impérialistes.