Interview Pedro Winter

On dit que les chats ont sept vies. Alors Pedro Winter doit être un chat. Retour sur son histoire et toutes ses vies avant la célébration des dix ans de son label Ed Banger. Avec notamment une pluie d’anecdotes autour de Pharrell, DJ Mehdi, Timbaland, les Daft Punk et DJ Premier.

26/02/2013 | Propos recueillis par Nicobbl avec JB et Mehdi | Photographie : Draft Dodgers

Interview : Pedro Winter

Un an après un échange infusé hip-hop avec les maestros de la musique électronique Justice, notre chemin recroise celui d'Ed Banger. Cette fois on retrouve Pedro Winter, fondateur et patron d'un label un peu mystique et fournisseur officiel de fantasmes. Nous sommes dans le dix-huitième arrondissement parisien, dans les locaux sans prétention d'un label sur le point de souffler ses dix bougies. Un stagiaire, des vinyles de choix et quelques affiches stylées servent de décor. Tranquillement posé derrière son petit ordinateur portable, Pedro semble débordé d'idées et d'envies. Et surtout enthousiaste à l'idée de parler d'un genre qui le suit depuis toujours.


Abcdr Du Son : Commençons très simplement. À quel moment as-tu découvert le rap ?

Pedro Winter : C'était en 1989. Mon père habitait au Canada avec mon grand frère et du coup j'allais régulièrement là-bas. Lors d'un voyage à Québec, j'ai acheté ma première cassette de Run-D.M.C. J'avais quatorze ans, l'âge où tu commences à faire tes premiers choix. J'ai ramené cette cassette avec un poster de Run-D.M.C. Je l'ai mis dans ma chambre… Enfin, je dis ma chambre, j'étais en pension et on était 120 dans le dortoir. Run-D.M.C c'est ma porte d'entrée dans le rap. Je me souviens du morceau avec Aerosmith, je l'avais vu dans l'émission Head Banger Ball. C'est ce titre qui m'a amené vers le rap. C'est ma fondation, ce qui m'a fait comprendre pourquoi j'allais autant aimer le rap et le heavy metal.

A : C'est un choc auditif avant tout ?

P : Oui, c'est entièrement lié à la musique, plus qu'aux paroles. Je ne maitrisais pas du tout l'anglais à l'époque. Je ne me sentais pas non plus dans une forme de rébellion, je n'avais même pas compris que le rap était dans la démonstration et la revendication. C'est le son de la 808 qui m'a marqué. Je te dis ça aujourd'hui, j'ai eu le temps de faire une analyse depuis. Sur le coup, tu ne comprends pas tout, tu te prends le morceau dans la gueule. Mais c'est la production de Rick Rubin qui m'a plu, ce son répétitif et digital. J'ai aimé cette sonorité, ce côté robotique, avec de temps en temps ces riffs de guitare. C'est comme ça que je suis rentré dans le rap et plus largement dans la musique instrumentale.
Je me souviens avoir acheté, peu après, un t-shirt de Mode 2 chez Ticaret. C'était un t-shirt "Faut pas jouer avec moi", avec les personnages de Mode 2. J'ai aussi des photos de moi à douze ans, époque H.I.P. H.O.P. où je breake avec un gant blanc comme Michael Jackson. Mais à cette époque, je n'assimilais pas la culture, c'était du mimétisme enfantin. En aucun cas, je ne revendiquais une appartenance au rap. D'ailleurs, mon clan c'était le skate. Run-D.M.C. ce sont des souvenirs mais à côté de ça, j'avais une cassette de Pink Floyd, The Wall. L'esthétique rap m'est venue bien plus tard. En étant parisien, c'est sûr que j'ai vu Boxer et Bando partout sur les colonnes de gaz des immeubles [NDLR : Boxer et Bando sont deux figures du graffiti à Paris dans les années 80 et le début des années 90]. Tu te demandes "mais qui sont ces mecs ?" J'avais plein de copains tagueurs, mais moi je n'ai jamais été dans ce délire. J'étais dans le skate. Le fameux terrain vague de la Chapelle, j'étais trop petit. En grandissant, tu fais le lien avec tout ce que tu as vu, sans forcément le comprendre.

"Ma chance c’est d’avoir un tympan très large. Je ne me suis jamais jeté corps et âme dans un seul genre."

A : Qu'est-ce qui passe par la suite ?

P : Ma chance, et vraiment je pense que c'est une chance, c'est d'avoir un tympan très large. Je ne me suis jamais jeté corps et âme dans un seul genre. Je vais te dire un truc qui va te faire sauter de ton siège : quand tout le monde ne jurait que par 36 Chambers de Wu-Tang, moi je suis passé complètement à côté. Je ne suis pas du tout rentré dedans. Au moment de la sortie, j'étais dans Nirvana, Dinosaur Jr., Pearl Jam. Je commençais aussi à me dévergonder dans les raves, la musique électronique en me demandant ce que c'était que ce monde parallèle. Puffy, Biggie, Gang Starr, je me les suis bien pris par contre.

A : Ces aller-retours entre la France et le Canada ont contribué à développer ta culture musicale ?

P : Oui, quand j'allais chez mon père MTV était une institution. J'ai été abreuvé par cette culture, par les émissions, les clips qui passaient. En étant en Amérique du Nord, tu avais l'impression d'avoir un an d'avance sur la France. Tous les mecs qui ont aimé le rap étaient comme ça aussi. Après il y a eu le skate qui était très punk rock/musique d'excités, mais au milieu des années 90, les skateurs se sont improvisés un peu rappeurs et vice-versa. Je me souviens que mes potes étaient tous dans Wu-Tang alors que moi, j'étais plutôt dans le côté violent de Slayer. J'ai encore mes magazines de skate de l'époque et quand je les relis, je vois que c'est une époque où ça commence à suinter le rap. Notamment avec toutes les marques de New York, comme Supreme, qui ont insufflé un courant de street culture. Un truc qui n'était pas du tout dans le skate à la fin des années 90. C'est petit à petit que le skate a unifié toute cette culture street.

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