Interview Oumar SamakÚ

Fondateur du label Golden Eye et Ó l'origine d'un des projets rap franšais les plus intÚressants de 2012 avec We made it, Oumar est un entrepreneur bien de chez nous qui n'hÚsite pas Ó jeter un oeil sur ce qui se fait outre-Atlantique. Entrevue avec un type plein de convictions qui a une tonne de messages Ó faire passer.

09/11/2012 | Propos recueillis par Mehdi avec AL (photos)

Interview : Oumar SamakÚ

Abcdrduson : Est-ce que tu peux te présenter pour les lecteurs qui ne te connaissent pas encore ?

Oumar : Oumar, patron du label Golden Eye Music. Je suis dans la musique depuis un moment mais j’ai longtemps été observateur. J’ai travaillé avec de nombreux labels dont Première Classe. J'ai également managé Kennedy pendant de longues années et j'ai beaucoup travaillé avec Ol'Kainry.
J’ai rapidement commencé à avoir des envies personnelles et à vouloir asseoir ma propre vision. Le beatmaking m’a toujours plu et c’est comme ça que j’ai commencé à manager des beatmakers. Spike Miller est le premier beatmaker que j’ai eu.

A : L’équipe de départ était donc constituée de Spike Miller, Blastar, Cannibal Smith et toi-même.

O : Voilà et, dès le départ, j’avais une équipe extrêmement talentueuse. Rapidement, on s’est fait connaître et en, à peine six mois, on était déjà très actifs. A ce moment, le label n’était pas encore créé et j’étais seulement leur manager. Je réfléchissais encore à la manière de structurer tout ça. C’était compliqué parce que c’était nouveau d’avoir une équipe de beatmakers, j’étais jeune, j’étais déjà sollicité par les grosses têtes d’affiche et je ne savais pas forcément comment gérer tout ça… C’était compliqué mais, finalement, j’ai créé Golden Eye Music.

A : En quelle année se crée le label ?

O : Vers 2007-2008. Entre temps, Spike Miller a quitté l’équipe, Richie Beats est arrivé ainsi qu’un binôme signé il y a quelques mois, Mohand et Jérémy. Ils ont un côté rap – ils ont produit pour Fababy, Mac Tyer etc – mais ils sont plus orientés vers la pop et sont complémentaires des autres producteurs. Aujourd’hui, la pop est une sorte de fusion de plusieurs genres musicaux et ça me paraissait intéressant d’apporter cette touche à notre équipe.
Durant ces années, on a travaillé sur énormément de disques. On ne se contentait pas de placer uniquement des productions mais on travaillait vraiment avec les artistes. Il ne s’agissait pas de donner un instru et de découvrir le morceau à Planète Rap… On était en studio pour proposer des idées et avoir un échange. On a travaillé avec quasiment toutes les grosses têtes d’affiche : Mac Tyer, Rohff, Diam’s, Kennedy, Sefyu… Ce serait trop long d’énumérer tout le monde parce qu’on a travaillé avec toute cette génération de rappeurs.
Il ne faut pas trop attendre du beatmaking non plus. Le rap est un milieu d’ingrats et il y a des milliards de beatmakers. C’est à dire que quand tu travailles avec un rappeur et que tu lui donnes un gros beat, l’autre va être vexé et ne va plus vouloir bosser avec toi… Aujourd’hui, l’aboutissement d’un beatmaker c’est de ramener son propre artiste et de le développer. Dans un premier temps, c’est intéressant de travailler avec tout le monde afin de se faire connaître mais, au bout d’un moment, il faut passer à autre chose. Je suis l’éditeur et le manager de mes beatmakers et, aujourd’hui, je leur demande de ramener leurs artistes et de peaufiner leur science en travaillant avec lui. C’est ce qu’ont fait tous les gros beatmakers américains. Je ne parle pas forcément d’assurer toutes les productions mais d’encadrer l’artiste et son projet. Ils doivent être capables d’assurer sur un album entier. Quand ils auront réussi à faire ça, ils seront dans la cour des grands. L’objectif n’est plus du tout de placer une prod dans tous les disques de rap français. Je préfère que mes beatmakers ramènent un artiste encore inconnu, qu’ils fassent une mixtape, qu’ils le développent… Je trouve ça plus intéressant que de courir derrière les rappeurs. Je ne dis pas ça pour frimer, c’est simplement l’évolution logique du business qu’on a mis en place.

"Je pense que si un artiste est talentueux et déterminé, il est obligé de percer."

A : Il y a à la fois des artistes et des beatmakers qui sont signés sur ton label. C’était une envie d’associer les deux ?

O : Un beatmaker et un artiste ne se gèrent pas de la même manière, ne serait-ce qu’en terme d’ego. A la base, je suis quelqu’un d’assez introverti qui a du mal à aller vers les gens. Les beatmakers, qui ne sont pas sous les projecteurs, sont souvent comme ça et correspondent davantage à mon état d’esprit : travailler en sous-marin tout en apportant une force réelle au business. C’est la raison pour laquelle j’ai commencé à travailler avec des beatmakers et ça se passait très bien. Eux s’occupaient de la musique et j’allais voir les artistes pour leur proposer des titres. Avec Spike Miller, on a notamment fait le projet One beat qui a vraiment été un élément déclencheur.
Ensuite, Blastar nous a rejoint. C’est un artiste que je connaissais parce qu’il nous avait déjà proposé des sons pour Première Classe 3 [NDLR : Le projet n'aura finalement jamais vu le jour]. Quand j’ai décidé de monter ma structure, j’ai voulu qu’il nous rejoigne. Pourtant, à l’époque, il ne faisait que très peu de rap et travaillait surtout dans le milieu caribéen, notamment sur les premiers albums d’Admiral T. Malgré cela, il avait une touche rap et je lui ai donné l’occasion de l’exprimer. Cannibal Smith était intéressé par le projet et il nous a également rejoint.

A : Dixon est le premier rappeur a avoir sorti des projets chez Golden Eye. Quels ont été les retours et est-ce que ça n’était pas compliqué d’installer un artiste qui était encore inconnu ?

O : C’est notre philosophie d’aller chercher des artistes encore inconnus. À l’époque où on a signé Dixon, tu n’avais aucun résultat quand tu tapais son nom sur Google donc, oui, ça a été difficile. A ce moment, j’étais concentré sur Kennedy et Ol’Kainry et c’est Blastar qui ramène Dixon que je ne connaissais pas du tout. Un jour, on s’est rencontré, le feeling est bien passé et ça c’est fait très simplement. Comme je te l’expliquais tout à l’heure, je pense qu’un beatmaker doit avoir son artiste pour franchir un cap. Blastar était motivé par Dixon donc je lui ai fait confiance. Je lui ai demandé s’il était sûr de son choix, il m’a répondu que oui et je lui ai dit qu’on le faisait. Je connais Blastar depuis longtemps et j’ai une totale confiance en lui.
Pour moi, c’est une fierté d’avoir ramené un inconnu qui, aujourd’hui, est sollicité sur plusieurs projets. Je suis content mais je pense qu’on peut aller plus loin. Le futur nous dira si on parvient à faire le break parce que c'est ça le plus compliqué. Honnêtement, tu peux me ramener un artiste qui a commencé le rap il y a deux semaines et, six mois après, toute la France le connaitra. C’est quelque chose que je sais faire. En revanche, breaker et faire de lui une star du rap français, c’est une autre mission et ça ne dépend pas que de moi mais aussi du rappeur. Pour faire du buzz, je n’ai pas besoin de lui. Il me donne dix morceaux et il peut aller se recoucher. Pour en faire une star, ça dépend beaucoup plus de lui et de sa mentalité. Ce sont les artistes qui ont vraiment eu envie qui sont tout en haut. Si un artiste a du talent mais pas de succès c’est qu’il n’a pas envie de percer.

A : Tu ne penses pas qu’il y a aussi une part de chance, qu’il faut trouver le bon moment entre un artiste et le public…

O : Non parce que la rencontre avec ce public-là vient à force de persévérance. Après, tu ne peux pas prévoir le moment où le déclic arrivera. Diam’s rappait depuis 1996 mais elle n’a rencontré le succès qu’en 2003. Elle a été déterminée. Toutes proportions gardées, c’est un petit peu ce qui se passe avec Taipan aujourd’hui. Il rencontre un certain succès alors qu’il officiait un peu dans l’anonymat il y a encore deux ans. S’il persévère, il vendra peut-être 300 000 disques d’ici quatre ans ! Enfin, il aura peut-être 300 000 albums téléchargés parce que je pense qu’il n’y aura plus de CD’s d’ici-là [Rires]. Je pense que si un artiste est talentueux et déterminé, il est obligé de percer. Le point d’interrogation c’est le moment où tu vas percer ; tu ne peux pas le prévoir. Regarde 2 Chainz qui rappe depuis des années et qui devient une star à 35 ans. La persévérance. Est-ce que les artistes auront la patience ? Elle est là la vraie question. Est-ce que tu peux me citer un artiste français vraiment fort à qui on n’a jamais rien donné, qui n’a connu que la galère alors que lui, de son côté, persévérait ?

A : C’est peut-être encore trop tôt pour le dire mais j’ai l’impression que c’est le cas de Despo.

O : Comme tu le dis, c’est trop tôt parce qu’il est encore jeune. Et puis, il a quand même eu de bons retours sur son album. Après, ce sera aussi compliqué d’obtenir un succès commercial par rapport à la musique qu’il fait. Son album était incroyable mais c’est probablement compliqué de rassembler autour. À l’époque, Illmatic n’avait pas énormément marché non plus. Comme le premier album de Mobb Deep, comme Reasonable Doubt qui n’a pas eu immédiatement le succès qu’il méritait… Peut-être qu’on reparlera de Despo dans six ans et qu’on se souviendra de l’époque où il ne vendait pas de disques. Je pense qu’il peut avoir une carrière à la Kery James ou à la Oxmo. S’il persévère, il percera.
C’est le cas aussi aux Etats-Unis où tous les rappeurs qui ont mêlé talent et persévérance ont rencontré le succès. J’adore Juelz Santana mais il n’a pas persévéré et on l’a perdu de vue. Pareil pour Chino XL. Si Dixon persévère et qu’il a vraiment envie de réussir, il percera. Et si ça doit arriver à 38 ans, ça arrivera à 38 ans ! Il faut être patient et attendre son tour.

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