Interview Flynt

Il y a cinq ans sortait J’éclaire ma ville, le premier album de Flynt. Un disque où le sens avait plus de poids que le sample. Itinéraire bis, son second long format, sort demain, lundi 15 octobre. Rencontre avec son auteur.

14/10/2012 | Propos recueillis par Nicobbl

Interview : Flynt Flynt pourrait être un horloger suisse. Le rappeur est à l’image de l’homme, précis et soucieux du détail. Son nouvel album Itinéraire bis, drapé de l’étendard de l’autoproduction, s’inscrit dans la droite lignée du premier J’éclaire ma ville. Avec une démarche d’artisan, décidé à peaufiner méticuleusement son précieux jusqu’à lui donner l’éclat voulu. Après avoir écouté quelques extraits d’Itinéraire Bis, nous avons pu retrouver Flynt dans un petit café de banlieue, tôt le matin – une interview matinale, le seul principe en dit déjà long sur le bonhomme. Nous avons partagé un moment posé et détendu, qui nous a permis de revenir sur le processus de création de son auteur, sa démarche d’indépendant et la relation entretenue avec son public. Éclairage.


Abcdr : Sur "Haut la main", premier extrait de ton nouvel album, tu dis : "Mon public écoute encore J’éclaire ma ville comme si c’était sorti la veille." Quel regard tu portes aujourd’hui sur ce premier album ?

Flynt : [NDLR : Posément, il choisit ses mots avec précaution] Ce premier album, c’était une belle aventure. Une aventure à la fois artistique, humaine et professionnelle. Je savais déjà faire des disques avant J’éclaire ma ville, j’en avais déjà fait. Mais là, c’était un album. C’est autre chose qu’une compilation ou un maxi.

Cet album m’a permis de faire de la scène, de faire des vrais concerts où les gens venaient pour moi. Avant J’éclaire ma ville, j’avais fait essentiellement des petits sets de vingt minutes sur des plateaux indés. J’éclaire ma ville m’a permis de franchir un cap et m’a donné l’opportunité de bien travailler la scène. J’ai pu faire des concerts "Flynt" d’une heure à une heure et demie un peu partout en France. On a aussi été en Belgique, en Suisse, en Allemagne, on a fait la Maroquinerie et le Trabendo...
Ce que je retiens de tout ça, c’est que c’est vraiment mortel lorsque ta musique rencontre son public. Par exemple, j’étais à Rennes au mois de mai dernier et la salle était pleine. Cinq ans presque jour pour jour après J’éclaire ma ville, sans actualité, j’ai rempli la salle et fait un concert avec une ambiance incroyable. Je parle de Rennes, mais c’était pareil à Toulouse, à Genève ou à Valenciennes qui sont les dernières dates que j’ai faites en 2011/2012.

Quand je dis que j’ai un public en or, ce n’est pas pour faire de la lèche, c’est vrai. J’étais au Bataclan pour le concert "Can I kick It 3" il y a quelques jours, et les gens étaient contents de me voir et me l’ont fait sentir. Ils reprenaient les paroles, ils avaient la banane. Avant que je monte sur scène, ils avaient scandé mon nom. Ça m’a fait quelque chose tout ça. J’ai conscience que c’est une vraie chance de pouvoir faire de la scène, de pouvoir sortir des disques, c’est pas banal en fait. Même si on remplit des petites salles de 300-400 personnes et même si je fais des concerts par intermittence, ça reste une chance et j’essaie d’en profiter un maximum. Pour le nouvel album, on prépare une tournée, il y a des dates jusqu’à la fin de l’année. Je suis très content – et quelque part toujours surpris – de pouvoir vivre ça.

"C’est le public qui m’a poussé à sortir ce deuxième album."

A : La relation que tu peux avoir avec ton public a servi de moteur et de motivation majeure pour t’amener à sortir ce deuxième long format ?

F : Oui, c’est le public qui m’a poussé à sortir ce deuxième album. Je me suis senti poussé par mon public, par tous les témoignages de sympathie que je reçois depuis cinq ans. Les gens que je croisais en concert, dans la rue ou ailleurs, le mot qu’ils m'ont le plus souvent dit depuis cinq ans c’est "merci". Quand tu entends ça tout le temps, tu te dis que tu ne peux pas t’arrêter là. 
Après J’éclaire ma ville, je suis un peu reparti de zéro. J’avais l’expérience du premier album, mais je suis reparti de zéro au niveau de mon équipe et financièrement aussi. Mon équipe de scène a complètement changé. Au niveau des beatmakers, à part Soul Children, la plupart de ceux avec qui je bossais ont arrêté ou sont partis dans d’autres directions. Au niveau de la production aussi, j’ai arrêté ma collaboration avec LRP. Ça n’était pas simple du coup.
On me parle souvent d’un retour quand on évoque mon nouvel album, mais pour moi il s’agit plutôt d’un rappel. C’est le rappel du public, comme si j’avais quitté la scène et qu’on me demandait de revenir pour donner une suite au spectacle. Évidemment, j’aime ça, je pense que j’ai quelque chose à apporter, mais je le fais aussi parce qu’il y a du répondant, un public qui veut entendre la suite.

A : Sur "La balade des indépendants", tu reviens sur l’ensemble du travail - colossal - à mener pour sortir un album en indé’. La première question qu’on pourrait se poser c’est de se demander si après J’éclaire ma ville, tu n’as pas cherché justement à t’en extraire et à signer quelque part ?

F : Non, pas du tout. C’est essentiel pour moi d’être libre et indépendant dans ce que je fais. Je pense que je n’ai ni le style de rap ni la personnalité pour plaire à une maison de disques et je pense qu’ils n’ont ni le style ni la personnalité pour me plaire, du coup tout le monde est content. J’ai quand même eu une rencontre avec un directeur artistique d’un label ; label que je ne citerais pas, ça ne semble pas utile. Je connais quelqu’un qui m’avait convaincu d’aller le rencontrer, en me disant que le label venait de rouvrir et que mon nouvel album pourrait peut-être les intéresser. Je n’étais pas plus intéressé que ça, j’avais déjà mon projet bien avancé et bien défini dans ma tête mais je me suis dit que j’allais quand même voir, c’est toujours intéressant de rencontrer et de discuter avec des professionnels. Le rendez-vous s’est très mal passé. Il n’y a pas eu du tout de friction entre nous, par correction pour la personne qui avait organisé ce rendez-vous et qui était présente lors de la rencontre. Je ne suis pas monté sur mes grands chevaux. Mais je me suis senti très mal pendant plusieurs jours après ce rendez-vous. La façon dont il présentait les choses, son discours, sa façon de me parler, sa façon de parler de rap et de musique en général… j’ai eu le sentiment de me faire violer. Un viol de convictions et d’idées.

À part ce petit épisode qui date d’il y a quelques mois, je n’ai jamais eu la volonté particulière de signer quelque part. J’ai décidé d’y aller tout seul. Alors, oui, c’est long et difficile. Quand tu es signé en tant qu’artiste, que tu as la logistique, des équipes pour te driver, pour gérer tout à 360 degrés, tu peux te concentrer sur ton rap. Moi, j’ai besoin d’être complètement maître de mon truc, plus il y a de monde qui intervient moins j’ai confiance. J’ai peut-être du mal à déléguer en fait. Quand tu fais ce choix, mieux vaut croire en soi, être bien entouré, ne jamais lâcher parce que tu as trop d’occasions de baisser les bras quand tu vois la montagne que tu as à grimper. Et puis mieux vaut avoir de l’oseille aussi et un peu de chance.

Pourquoi j’en ai parlé dans le teaser de l’album et dans le morceau "La balade des indépendants" ? J’étais à La Miroiterie il y a quelques mois et plein de mecs m’ont demandé : "alors, ça sort quand ?" Du coup, j’ai eu l’idée d’en faire un morceau qui répondrait à cette question. C’est un morceau qui explique un peu la cuisine des indépendants et pourquoi réaliser un disque peut prendre autant de temps. On a écrit le titre avec Nasme et Dino et puis c’est en l’enregistrant que l’idée m’est venue d’annoncer mon album de cette manière en répondant à la question "Ça sort quand ?". Alors, j’ai adapté le couplet de l’album à l’instant T pour le teaser, les paroles ne sont pas tout à fait les mêmes sur le morceau.

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