Interview Fred 'Le Magicien' Dudouet

Fred Dudouet a façonné le son 45 Scientific, produit pour Rohff et Booba, et a appliqué la même formule magique de la Mafia Trece à Lalcko pour créer ses instrumentaux graves et claquants. Retour, morceau par morceau et en sa compagnie, avec le magicien du rap français.

09/10/2012 | Propos recueillis par Raphaël avec Diamantaire | Photos : AL

Interview : Fred 'Le Magicien' Dudouet

Jeudi 7 juin, au sud de Paris. Alors que l'on s’apprête à sortir du restaurant japonais et à marcher sous une pluie battante vers notre rendez-vous avec Fred "le Magicien" Dudouet, on tombe nez à nez avec lui et sa compagne, qui mangeaient quelques tables plus loin. Une rencontre finalement moins formelle que prévu, qui souligne d'emblée la simplicité du producteur. C'est d'ailleurs chez lui qu'il nous accueille quelques minutes plus tard pour revenir sur sa discographie.
Dans un coin de son appartement se tient son home-studio, entre séquenceurs et synthés, collection de vinyles et anciennes DATs porteuses de quelques trésors enfouis. Le mur derrière lui fait office de CV : y sont superposés des flyers de Lunatic, Booba, Escobar Macson et Lalcko.
Alors que les titres de notre playlist défilent et qu'il raconte son histoire, on comprend que discuter avec Fred revient en fait à rencontrer deux personnes : Frédéric Dudouet, ingénieur du son de son état, dont les faits d'armes en studio pour des dizaines d'albums ne sont pour lui qu'un gagne-pain quotidien, un "simple" boulot. Et "le Magicien", producteur aux rythmiques claquantes sans clinquant, qui a façonné le son 45 Scientific derrière les potentiomètres et les échantillonneurs (aux côtés de Géraldo et des Animalsons), livré des instrus marathons pour Rohff, et parle avec passion du rap. De ses collaborations avec ce que la France compte de meilleur en rimeurs habiles ou frontaux, à son expérience au sein de 45 et de l'industrie du disque, entretien avec un prestidigitateur de la composition dont la formule magique pourrait être "abracada-poum-tchak".


Abcdr du Son : Ton premier souvenir lié au rap et au hip-hop ?

Fred : Le premier morceau, c'était "Break Machine", avec Sidney et son émission. Je devais avoir 14 ans. C'était le début, en France, c'est par ce biais que les gens sont vraiment rentrés dans le hip-hop, à mon avis. J'ai débuté par le tag avec des mecs qui sont connus,les gars des  lignes 1 et 2. Puis par la danse : comme beaucoup, j'ai commencé par le tag et la danse. Aujourd'hui, 38 ans, je ne danse plus [rire].

A : A quel moment tu commences à te mettre à la musique ?

F : Je suis de Montreuil [Seine-Saint-Denis, ndlr]. Par l'intermédiaire de quelqu'un, j'ai rencontré deux rappeurs de La Courneuve, Bee L et Sheo Style. Je commençais à faire de la musique, je bidouillais aux platines. On s'entrainait à Noisy-le-Sec dans une salle où passait MC Solaar ou le Ministère Amer. C'était des petites salles où les groupes répétaient à l'ancienne, avec deux platines. On était des gamins, on devait avoir 17 ans. C'était vraiment le tout début : les sampleurs, c'était archaïque... Je n'avais même pas de sampleur d'ailleurs, j'allais sampler chez un mec ! Il était ingénieur du son et avait un studio, j'allais travailler chez lui. J'ai découvert les boucles comme ça, je faisais ça à la platine, lui avait un Atari. C'était archaïque, mais cher ! Ce qui fait qu'on a économisé. J'ai eu de la chance, mon père m'a donné un peu d'argent. Et au lieu d'acheter une voiture, j'ai acheté un sampleur [sourire]. J'avais déjà des disques à l'époque, car j'étais DJ.

A : Qu'est-ce qui fait que tu te lances plus sérieusement ?

F : J'ai arrêté l'école, je faisais un diplôme en secrétariat-comptabilité. J'ai ensuite fait l'armée. Après mon service militaire, je me suis dit : "Qu'est-ce que je vais faire ?". Et j'ai décidé de faire un stage d'ingénieur du son. J'ai eu de la chance d'être embauché par Alain Frégé, qui dirigeait le studio de la Bastille et était manager d'Axel Bauer. Il m'a expliqué un peu le métier : que c'était dur, que ça prenait beaucoup de temps. Et c'est vrai que ça a été difficile de bosser 330 heures par mois, d'enchaîner les séances. Grâce à la diversité musicale dans ce studio, j’ai pu développer mon oreille : la fausseté, la justesse, les temps.

A : Tu produisais déjà à cette époque ?

F : J'avais déjà produit un disque avec Bee L et Sheo Style. Avant ça, j'avais produit des sons, qu'on jouait seulement en concert, enregistrés mais jamais pressés. Les concerts étaient l'endroit où on rencontrait du monde, surtout qu'il y en avait peu : Démocrates D, NTM, Assassin... Tu croisais souvent les mêmes groupes.

A : Le premier album où tu es crédité, c'était quoi ? Axel Bauer ?

F : Non. Déjà, il y a beaucoup d'albums dans lesquels je ne suis pas crédité, comme Guet Apens [album de Weedy et le T.I.N. d'Expression Direkt, ndlr], où j'ai fait deux ou trois séances. Mais les premiers trucs où je suis crédité, c'est des artistes africains : Henri Dikongué [chanteur et musicien camerounais] et Oliver N'Goma [artiste gabonais]... Ça doit dater de 1993. J'ai travaillé sur de nombreux projets à cette époque, comme le groupe Mess Bass [groupe de Puteaux composé de trois rappeurs : Katucia, Gemo et Yannis, ndlr], dont je suis le seul à avoir les DATs de l'album, Timbo King, Cash Crew [groupe de rap britannique, ndlr] en tant qu'assistant, 2 Bal 2 Neg'...

A : Masta nous a justement raconté que tu leur ouvrais les portes des studios la nuit.

F : C'était folklo là, il y avait du monde aux séances ! [sourire] Ils étaient très jeunes, c'était super spontané, hallucinant. J'ai eu des séances du même genre avec Daddy Lord C, où on lui lançait n'importe quel instru, il posait.

"Au premier coup de caisse claire sur "Mauvais chemin", les gars de la Mafia Trece m'ont dit "t'es un magicien !". Ils ont mis ça sur le disque et depuis c'est resté."

A : Quelles sont tes influences ?

F : C'est pas dur : les meilleurs [rire].

A : Hormis les plus évidents alors, quels autres producteurs t'ont marqué ?

F : [Il réfléchit] En production... ah si : Erick Sermon. Il a une patte, un truc, ce mec ! Il arrive à te retourner cinq fois le même sample, il te refait un autre morceau. Dans les producteurs du moment, il y a Khalil et toute l’équipe de Dre. Ce sont des sound designers. Tu as l'impression que les morceaux sont identiques, mais en textures, il y a toujours quelque chose de différent. Il y aussi Timbaland qui se démarque avec un style bien à lui, qu’il a fait évoluer durant toutes ces années. Pour trouver sa propre couleur, il faut du temps, mais ce n’est pas une histoire de moyens. Ces musiciens ont pratiquement déjà tout exploré : lorsque tu arrives à faire quelque chose de nouveau... Il faut être content ! C'est ce que je reproche maintenant aux mecs en France : tout le monde a le même synthé. Que ce soit un tel ou untel qui a fait la prod, tu ne peux pas voir la différence. Ce sont les mêmes accords, la même rythmique, la même mise en huit... J'ai un pote qui a Fruity Loops : je ne peux pas. Pour moi ça ne sonne pas, il manque quelque chose, le son n'est pas plein, on perd quelque chose au niveau du groove. Aujourd'hui le rap est fait pour écouter sur ça [il montre le netbook], mais moi je fais de la musique à écouter sur un bon système ou dans une voiture, pour qu'on ressente les grosses caisses et les caisses claires. La musique de maintenant, ça te nique les oreilles, mais ça ne te fait rien ressentir. C'est la différence entre le beatmaker et le producer. Quand je bosse en ingé, des fois je suis tout seul en studio, je dois tout faire. Le mec a fait son son et je dois me débrouiller. Je travaille la structure, si la grosse caisse n'est pas terrible, je me prends la tête. Mais le mec est chez lui, il dort ! [rire] Ce n'est plus comme avant. On amenait les machines en studio et on faisait tout du début à la fin. Maintenant c'est : "prends ma prod, donne mon chèque", et c'est tout.

A : Ton surmon de "magicien", ça vient d'où ?

F : C'est venu au moment du premier album de Mafia Trece, du fait de mes ambiances. Ils n'avaient pas écouté le mix de "Mauvais chemin". Je leur ai fait écouter à Bastille, et au premier coup de caisse claire, ils ont dit "t'es un magicien !". Ils ont mis ça sur le disque et depuis c'est resté, même les maisons de disques ont gardé ce nom-là. Après c'est un nom à double tranchant, parce que si tu n'arrives pas à faire de magie sur le morceau, t'es foutu, t'es Garcimore [rire].

A : Ces dernières années, tu es plus apparu dans les albums comme ingé son que comme producteur. Pourquoi ?

F : J'ai eu une autre vie dès que j'ai eu mon gamin. Et moi j'ai plutôt privilégié la vie personnelle que la musique. Je suis ingénieur du son ; faire de la musique, pour moi, c'est un passe-temps. C'est comme si je faisais de la photo quoi [sourire]. Et puis c'est dur d'être constant. Ces dernières années, je fais cinq ou six prods par an. C'est rien ! Des mecs font ça en un jour.

A : En fait, c'est ton boulot d'ingé son qui t'a fait vivre ?

F : Tout à fait. Parce que mine de rien, faire de la musique, ça rapporte de l'argent, mais pas à un niveau incroyable. Les morceaux que j’ai composé m’ont uniquement apporté de la reconnaissance. Le peu d’argent que j’ai gagné, je l'ai réinvesti dans du matos. Je n’aurais pas pu m'acheter de voitures ou de maison. Mon objectif c'est de kiffer. Kiffer en faisant de l'argent, c'est bien aussi, hein [sourire]. Mais l'important, c'est de toujours rester passionné, et pas de te dire : "C'est mon boulot". Déjà, j'ai de la chance de faire un travail que j'aime bien ; après, la musique, c'est que du kif. De toute manière : tu veux faire de l'argent ? Ne fais pas de rap. Fais de l'électro, de la variété, de la musique pour les supermarchés, de la pub. Là, tu vas en faire. Le rap rapporte surtout aux producteurs [au sens financier, ndlr] et aux éditeurs.

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