Interview Ken 'Duro' Ifill

Le personnage est discret, son CV est ahurissant. Ingénieur du son aux 300 albums, fondateur de Desert Storm avec DJ Clue, Ken "Duro" Ifill lève le voile sur son métier.

04/10/2012 | Propos recueillis par JB | English version

Interview : Ken 'Duro' Ifill

Abcdr Du Son : Quel a été ton premier contact avec la musique ?

Ken "Duro" Ifill : J'ai grandi dans un foyer où il y avait beaucoup de calypso et de musique caribéenne, car mes parents sont originaires de Trinidad. Mon père était par ailleurs un grand fan de jazz. Il écoutait Coltrane, Miles Davis, Charlie Mingus, mais aussi le son Motown, Stax, les premiers trucs de Michael Jackson… J'ai grandi au milieu de tout ça, mais comme beaucoup d'enfants de mon époque, mon premier contact avec la musique, ça a été The Sugarhill Gang. "Rapper's Delight", c'est l'une des premières chansons dont je me rappelle vraiment.

A : Comment un gamin du Queens comme toi a trouvé le chemin d'un studio d'enregistrement ?

D : C'est mon demi-frère qui m'a fait découvrir le hip-hop. Il était l'une des premières personnes de mon entourage qui faisait sa propre musique et allait dans un studio. Il avait seize ans, j'en avais douze. Dans mon quartier, j'avais quelques amis qui étaient DJs, rappeurs, ou qui s'essayaient à la production… En ce temps-là, on n'imaginait pas en faire un métier. C'était juste un truc que les gamins entre guillemets "cool" faisaient. Et moi, je voulais être comme eux.

A: Qu'est-ce qui t'a amené au métier d'ingénieur du son ?

D : A seize ans, j'ai rencontré DJ Clue. On a commencé à bricoler quelques trucs. A l'époque, Clue rappait, et moi j'étais intrigué par la technique de production. Parmi tous les chemins qui m'ont emmené au métier d'ingénieur du son, il y a l'album The Low End Theory d'A Tribe Called Quest. Quand ce disque est sorti, ça a été la première fois que j'ai remarqué une différence de rendu sonore par rapport à ce qui se faisait à l'époque : la musicalité, évidemment le low end des basses, et la façon dont l'ensemble paraissait massif. J'ai commencé à me renseigner : pourquoi le son était si différent, quelle avait été la contribution de Bob Power sur ce projet… Tout ça, ça m'intéressait à fond.
Mon intention première était d'être producteur, mais autour de moi, il n'y avait personne auprès de qui apprendre. Je me suis dit : si j'arrive à rencontrer des producteurs, je pourrai leur poser des questions, et ils me diront tous leurs secrets. Et où trouve-t-on des producteurs ? Dans un studio ! Une fois que je me suis retrouvé sur place, je me suis intéressé au fonctionnement de la musique, à la façon dont les pièces s'imbriquaient. Je suis tombé amoureux du processus de mixage : je n'allais pas contrôler un seul instrument mais tous les éléments d'une chanson. J'ai donc mis la production de côté, et le mixage est passé au premier plan.

"Parmi tous les chemins qui m'ont emmené au métier d'ingénieur du son, il y a The Low End Theory d'A Tribe Called Quest."

A : Comment as-tu fait pour trouver la trace des ingénieurs du son ?

D : J'ai rejoint le Five Towns College à New York [ndlr : école artistique où sont enseignés la musique, le théâtre, le cinéma…]. Je suivais les cours, j'apprenais, mais je voulais être dans un studio. Quand je disais aux gens autour de moi que je voulais décrocher un stage, on me répondait que je devrais attendre d'avoir mon diplôme. L'un des étudiants, Efrain Santiago, m'a parlé d'un studio qui s'appelait Platinum Island. Il m'a filé le numéro, j'ai appelé, le patron m'a convoqué pour un entretien, et il m'a donné ma chance.

A : Tu te rappelles de ta toute première séance ?

D : J'ai travaillé sur quelques trucs, mais ma première vraie opportunité a été le premier album de Gravediggaz. Ils sont venus bosser un week-end, et j'aurais du être l'assistant sur la session. Mais il y a eu un problème de communication, et en fait ils n'avaient pas booké d'ingé. RZA m'a dit "Bon, on a personne pour le faire, alors tu t'en occupes". Ça a été ma première chance, et deux des morceaux que j'ai enregistré et mixé ont fini sur l'album. J'ai joué le rôle d'ingé son et d'assistant : j'enregistrais, j'éditais leurs prises de voix, je commandais de la bouffe… Je faisais la totale ! On a travaillé 44 heures sur deux jours. Ça a été mon entrée en scène.

A : Tu as fait des erreurs ?

D : Je suis sûr que j'en ai fait des tas. J'écoute le disque maintenant et je suis un peu embarrassé… [rires] Mais ça correspondait à l'esprit du projet. Tu sais, être assistant et être ingénieur du son, c'est vraiment des responsabilités différentes. Parfois, en temps qu'assistant, tu observes et tu dis "Ouais, ça je peux le faire", mais quand tu te retrouves sur le siège, la pression n'est pas la même. Surtout quand tu es dans une pièce avec RZA, Prince Paul et tous ces mecs qui étaient alors au sommet… Moi, j'avais 20 piges, j'étais un gosse. C'était énorme pour moi.

A : De là, quelles opportunités t'ont fait changer de statut  ?

D : Ça a commencé après le projet de DJ Krush [ndlr : Meiso, en 1995], que j'ai enregistré et mixé. Krush avait invité beaucoup de monde sur ce disque, notamment The Roots. Les mecs sont revenus me voir après coup et m'ont proposé de travailler sur leur album Illadelph Halflife. De là, j'ai rencontré Erykah Badu et j'ai mixé la moitié de son album. J'ai enchaîné sur les Bush Babees, Poor Righteous Teachers… Je suis resté à ce niveau pendant un moment, et puis l'année suivante, j'ai commencé à travailler avec les Trackmasters. Notre première collaboration, ça a été la B.O. de Men In Black. On s'est bien entendu, et de là ils ont fait appel à moi à chaque fois. Je pense qu'il y a pas mal de gens qui se sont dit, en me voyant avec eux, "OK, ce mec tient la route". A leur tour, ils m'ont proposé des plans. Il y a eu un effet boule de neige.

A : C'est drôle, je ne t'avais jamais associé à la scène The Roots / Erykah Badu…

D : A l'époque, j'en étais très proche. J'ai bossé sur l'album Beats, Rhyme and Life de Tribe, j'ai fait quelques morceaux pour De La Soul – notamment le remix de "Itzsoweezee" –, je mixais tous les trucs de Mos Def, Artifacts… C'est drôle que beaucoup de gens ignorent ce segment de ma carrière, car c'est vraiment mon point de départ. C'est là que j'ai fait mes classes.

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