Interview Sat (1/2)

Première partie de notre entretien avec Sat consacré à l'histoire de la Fonky Family. Depuis sa découverte de la culture hip-hop à la fin des années 80 jusqu'à l'enregistrement de "Si Dieu veut..." en 1997, le MC phocéen revient sur les premiers pas de son groupe et nous fait visiter les coulisses d'une aventure rentrée dans l'histoire du rap hexagonal.

07/02/2010 | Propos recueillis par Julien

Interview : Sat (1/2)

Le 15 février prochain sortira "Diaspora", le troisième projet solo de Sat – évoluant maintenant sous le pseudonyme de Sat l'Artificier. Un disque hybride, entre l'album et la compilation, conviant aux côtés de l'ancien MC de la Fonky Family une partie de la scène marseillaise, ancienne, reconnue ou émergente. Quatre ans après le split de son groupe, nous avons pensé qu'il était temps de profiter du passage du MC sur Paris pour revenir sur cette aventure de plus d'une décennie. Loquace et visiblement heureux de raconter cette trajectoire pour "ne pas que l'histoire se perde", Sat était partant, acceptant de jouer le jeu de l'ancien combattant au détriment de son actualité. Un grand merci à lui pour avoir pris le temps de revenir sur ces "heures de gloire" ayant marqué toute une génération d'auditeurs. Du fait de sa longueur, l'interview sera publiée en deux parties.


Abcdr : Pour repartir vraiment loin dans le temps... Tes premiers contacts avec le rap se sont faits par quel biais ?

Sat : C'était à la fin des années 1980, je devais avoir 13 ou 14 piges. Un pote revenait des États-Unis et m'a ramené deux cassettes : Third Bass et Big Daddy Kane. J'ai écouté ça sans vraiment savoir ce que c'était et il m'a dit : "Tout le monde écoute ça là-bas, c'est un phénomène !" Ça m'a interpelé. Peu de temps après, j'ai découvert Public Enemy. Là ça a été un gros choc pour moi ; tout à coup j'étais en face d'un Ovni : la musique, le discours, le style vestimentaire, la danse, le DJ aux platines... Je me suis tout pris d'un coup !
J'ai eu la chance d'avoir très vite autour de moi des gens qui avaient déjà un pied dedans, comme Boss One de 3e Œil, qui était dans mon collège. Son grand frère était déjà à fond dans le truc et avait créé un crew, les BTF, pour Black Tigers Force [sourire]. Le rap, les platines, la danse, le tag... J'ai tout pris dans la tête en quelques mois. A partir du moment où j'ai commencé à m'intéresser à ce truc, ça ne m'a jamais quitté.

A : Tu as commencé à pratiquer à ce moment-là ?

S : Oui, je me suis essayé au tag en cherchant des lettrages sur des feuilles – par contre tagguer dans la rue, je l'ai fait beaucoup plus tard. Les textes, ça a commencé doucement. La danse, je ne m'y suis jamais essayé parce que des potes à moi étaient bons dedans et que je me suis dit qu'il n'y avait rien pour moi. Les platines, c'était in-envisageable, personne n'en avait.

A : Il y a une rencontre qui a été particulièrement importante pour toi à cette période ?

S : En arrivant au lycée, j'ai eu un coup de bol parce que je suis tombé dans la classe de la petite amie de Prodige Namor, qui lui était très actif. A l'époque, le rap, je ne sais pas ce que ça donnait dans une ville comme Paris, mais à Marseille c'était à peine à l'état embryonnaire.
IAM avait sorti sa cassette "Concept", des groupes comme Soul Swing et Massilia Connection poussaient derrière, quelques mecs tagguaient, mais on ne peut pas parler de véritable mouvement. Et moi je tombe dans la classe de cette fille-là ! D'emblée on s'est mis à discuter et elle m'a dit que son copain rappait et avait une émission de radio... Pour moi, c'était l'Amérique déjà ! Elle me l'a présenté, je lui ai fait écouter mes premiers textes et lui, d'une certaine façon, m'a pris sous son aile.
Il me fait découvrir des disques, rencontrer des gens et je m'intègre dans son équipe où je suis le plus jeune, un peu la mascotte ! Ça a été un accélérateur pour moi qui, à l'époque, ne savais même pas qu'il existait du rap français.

A : Tu évoluais déjà sous le pseudo de Sat ?

S : Sous le pseudo de Satyr ouais ! Mais pas dans le sens de pervers sexuel ! Dans le sens de critique satirique, un peu corrosif, avec de l'humour... J'aimais bien, et ça s'écrivait bien en tag. Plus tard, c'est devenu Sat, parce que mes potes l'abrégeaient comme ça.

A : Il y a un moment où tu t'es dit que le rap devenait vraiment sérieux pour toi ?

S : Ça a été une évolution. Plus j'en faisais, plus j'aimais ça. Mais des gars comme Namor et son groupe Hardcore MC's étaient beaucoup plus avancés que moi, je ne pouvais pas suivre leur cadence. Donc à un moment je me suis dit qu'il me fallait ma propre équipe, qui avance à mon rythme, à mon niveau.
Je voyais ça comme un passe-temps, un peu comme je jouais au foot – sans me dire que ça allait déboucher sur quelque chose de sérieux. De toute façon, à l'époque le rap ne débouchait sur rien pour personne !

IAM avait donné un petit concert au Virgin Megastore. J'avais séché les cours et on était allé les voir – en volant leur cassette au passage [rires] !

A : Tu découvres IAM à quel moment ?

S : A la sortie de "…de la planète Mars", en 1991. Ils avaient donné un petit concert au Virgin Megastore. J'avais séché les cours et on était allé les voir – en volant leur cassette au passage [rires] ! Je leur avais même demandé des autographes. Cette cassette-là, elle a tourné dans mes oreilles pendant une éternité.
Je me revois partir le dimanche matin pour aller jouer au foot avec leur album dans les oreilles, à l'écouter pendant tout le trajet et à saouler les gens avec ça vu que j'étais le seul de mon club [NDLR: Sat jouait à l'époque au club d'Endoume, historiquement le deuxième grand club de Marseille après l'O.M.] à écouter du rap. Les mecs me prenaient pour un fou ! Je saignais ça, le premier Cypress Hill et le "Authentik" de NTM. J'ai plein de souvenirs de cette époque. Il y avait une ébullition, le sentiment de participer à la naissance de quelque chose, même si j'avais raté les vrais débuts.

A : Tu as fait partie de groupes avant la Fonky Family ?

S : J'avais un premier groupe mais je me rappelle plus du nom. Ça devait être un truc à la con avec trois lettres [rires]. A l'époque il fallait absolument qu'il y ait trois lettres et qu'elles veuillent dire quelque chose ! On se retrouvait le samedi après-midi chez un des gars, mais je me rappelle déjà qu'à ce moment-là j'étais le plus motivé des trois. Eux prenaient ça à la rigolade, moi je voulais quand même faire ça bien. Je me disais : "Si un jour il y a un plan pour faire un concert, faut pas qu'on passe pour des charlots !"
C'est à cette période, vers 1992, que j'ai rencontré Djel à une soirée. Le feeling est bien passé et on a commencé à se voir. Lui était vraiment à fond dedans vu qu'il venait de Belsunce où traînaient beaucoup IAM. Freeman et Kephren y habitaient. L'équipe a commencé à s'agrandir et Djel s'est mis à bosser avec Namor aussi.

A : Tu rencontres les autres futurs-membres de la FF petit à petit ?

S : Un jour Djel m'a dit qu'il connaissait deux gars sur Toulouse qui étaient selon lui vraiment puissants, et qui se sont avérés être Pone et Don Choa – ils faisaient partie de 313, un collectif de graffeurs marseillais et toulousains qui a retourné tout le sud. Pone venait souvent sur Marseille parce que sa petite amie y vivait. Très important les petites amies dans le rap !
Donc Djel me présente Pone. Il a dû me prendre pour un fou parce que je faisais des trucs pas très catholiques en parallèle et que ce soir-là j'avais pas mal de choses sur moi ! Il m'a laissé une cassette d'instrus. A l'époque, je ne rappais que sur des faces b : à Marseille, il n'y avait, en comptant Imhotep, que deux ou trois mecs qui avaient un sampler. J'ai halluciné sur ses prods, faites sur un matos qu'on lui avait prêté. J'ai passé l'été à écrire dessus.
Peu de temps après, il m'a présenté Choa, qui en 1993 était déjà très très bon, mélangeait rap et ragga... Ça a été un choc de voir un mec si jeune et déjà si fort ! Comme le feeling passait bien, on s'est dit qu'on allait tenter de faire quelque chose ensemble malgré la distance. Puis Pone s'est installé à Marseille. Du coup, Choa pouvait descendre plus souvent. On se voit beaucoup plus et on commence à faire des titres.
De mon côté, je continue à bosser avec Namor aussi, donc je fais collaborer Pone et Choa avec lui... On avait vraiment un putain de crew, avec danseurs, graffeurs... On commence à faire parler de nous...

A : Comment vous rencontrez Le Rat et Menzo ?

S : Pone s'était inscrit dans un sorte d'atelier d'art, un truc un peu social, pour les jeunes instables ou en perdition qu'on essayait de rattraper par le biais de la culture [sourire]. C'est là qu'il rencontre Le Rat, qui devait avoir 16 ou 17 ans... Le Rat allait là-bas parce qu'il y avait un ordinateur et un logiciel pour faire de la musique. C'était le seul truc qui le poussait à y aller. Il était toujours le premier à l'ouverture, avant même la femme qui s'occupait de l'atelier ! Le premier arrivé et le dernier parti... Et ça l'a suivi pour tout.
Donc avec Pone ils se rendent compte tous les deux qu'ils sont bousillés de son. Le Rat lui explique qu'il rappe avec un pote de son quartier, qui s'appelle Menzo, et Pone leur refile des instrus. Ce qui fait que Pone se retrouve à bosser avec eux deux d'un côté et avec Choa et moi de l'autre, avec Djel qui navigue aussi entre les deux et Namor au milieu de tout ça.

1 | 2 | 3 | 4 | 5 |