Interview Anthony Cheylan (1/2)

Chef de projet pour le label Because, Anthony Cheylan a accompagné les carrières de Sefyu, Médine et Keny Arkana. Mais avant de devenir salarié du disque, il était rappeur dans le groupe Etat Major. Aux côtés de la même Keny Arkana. Situation curieuse ? Suffisamment pour qu'on veuille interroger en détail cet expert en marketing sur son parcours au micro, son apprentissage intense chez Because et les coulisses de ce fameux "rap game". On vous le garantit : la discussion est passionnante. Et ce n'est que la première partie.

21/06/2009 | Propos recueillis par JB avec Aspeum et Yacine_ | Photographie : Juv (www.555lab.com)

Interview : Anthony Cheylan (1/2)

Abcdr du Son : Avant de commencer, pourquoi as-tu accepté de faire cette interview ?

Anthony Cheylan : La veille d'Urban Peace, Médine finissait de mixer "Arabian Panther" et dans le studio, je me suis retrouvé avec Salsa de Din Records, Matteo – boss de Street Skillz, manager de Soprano et des Psy4 – et Le Pak, qui est directeur artistique. On a eu une très longue discussion jusqu'à 4 heures du matin, et la conclusion finale c'était : médiatisez vos parcours et vos jobs, il faut que les gens dans le rap sachent ce qu'il est possible de faire ! Il y a plein de gens passionnés par le rap et qui sont très intelligents, et comme je le dis souvent, on ne peut pas tous être des artistes. Un travail de manager, de producteur, de D.A., ça peut être tout aussi passionnant. Et surtout, tant que des gens issus de nos cultures ne prendront pas de postes à responsabilité, la culture hip-hop ne pourra pas avancer. Pour que les mentalités évoluent, il faut que des mecs issus du hip-hop soient en place chez les grandes marques. Dans les grands médias. Dans les institutions. Les agences de communication et de publicité, qui influencent énormément les mentalités. Parfois, ça ne tient qu'à une personne. Il faut que les mecs qui sont dans les cultures urbaines se professionnalisent et deviennent plus rigoureux, ou bien on ne sortira jamais du trou dans lequel la culture française nous a mis.

Je pense que ça commence par les chefs de projet. C'est une fonction importante sur laquelle il y a un déficit de communication. C'est important que des mecs sachent que ce genre de métier existe et qu'il y a un vrai besoin de candidats. On a besoin de mecs issus du rap, qui ont des idées et qui ont envie de pousser un peu les choses parce qu'en vrai, personne ne sait ce que fait un chef de projet, même la plupart des artistes ! En voyant des clips ou en écoutant des albums, tout le monde s'est déjà dit : "Putain, mais pourquoi il fait ci ou ça, pourquoi il a choisi ce titre comme single, c'est pas ça la tuerie de son album !" Ou au contraire : "Merde, il a défoncé, ça tue ce qu'il a fait, les mecs qui ont fait ça sont trop forts". Être chef de projet, c'est l'occasion de remédier à tout ça. Donc si cette interview peut contribuer à inciter des gens à développer de la musique et des business de qualité, je le fais avec plaisir, même si ça doit me griller dans la musique [rires].

A : Quels ont été tes premiers contacts avec le rap ?

AC : Pour être sincère, mon premier contact, ça a été Benny B en 1989. J'avais l'album sur une cassette enregistrée. Deux autres trucs m'ont marqué : d'abord 'Ring ring ring' de De La Soul qui m'a vraiment fait péter un câble. J'écoutais le morceau en boucle, j'étais fasciné. Et puis un jour, à 13 ans, en allant gratter un jeu vidéo à un pote, sur le pas de sa porte, j'ai entendu "Doggystyle" qui tournait en fond sonore, et ça m'a fait complètement basculer.

A : Tu as grandi à Marseille même ?

AC : En fait, je viens de Port de Bouc, une petite ville paumée de 17 000 habitants, un peu ghetto, à cinquante bornes de Marseille, où tu n'as absolument rien. Le dimanche à 21h, j'essayais d'attraper le faible signal de Marseille pour capter les émissions spé à la radio, et j'y descendais une fois par mois pour attraper des skeuds. Au lycée, il fallait deviner qui étaient les mecs qui écoutaient du rap. On se prêtait les cassettes, mais on n'avait aucun moyen d'information. On allait au bureau de presse près de chez nous et on volait tous les magazines : RER, Radikal… D'ailleurs, bizarrement, j'ai d'abord connu le rap par la presse. Je lisais les chroniques en me disant "Ha putain, ça a l'air bien, la prochaine fois que je vais à Marseille, j'essaie de le trouver". C'est comme ça que je me bricolais une culture.

Petits marseillais que nous étions, "Ombre est lumière" et "Métèque et Mat" nous avaient flingués. C'était IAM à fond, on détestait NTM par principe [rires]. En 1997 arrive "L'Ecole du Micro d'Argent". Moi, j'ai 17 piges, j'arrive à Marseille pour faire mes études au moment où la FF sort, et j'ai presque l'impression d'être à New York en 1984 : il se passe un truc avec le rap en France, Ärsenik explose, IAM vend 1 million avec "L'Ecole…". Je te dis "Ça y est, c'est parti, je suis à Marseille, c'est là que ça se passe ! ". Je claque tout pour me payer des cassettes, je vais à tous les concerts, je kiffe. Tout le monde y croit.

Il faut que les mecs qui sont dans les cultures urbaines se professionnalisent et deviennent plus rigoureux, ou bien on ne sortira jamais du trou dans lequel la culture française nous a mis.

A : Tu écrivais déjà à cette époque ?

AC : J'écrivais des textes en cachette. Tout le temps. Depuis toujours d'ailleurs : avant que ce soit le rap, c'était d'autres trucs…

A : Des chansons ?

AC : Non, des conneries, genre journal intime… Non, pas un journal intime, dis pas ça [rires] ! Mais tu sais, t'as envie d'écrire des trucs, des histoires, des conneries sur ce que tes proches font, ta famille… J'avais notamment des proches qui étaient dans des histoires pas très légales, j'entendais leurs histoires, et le soir je notais tout ça. Je ne sais pas si on peut qualifier ça de journal intime, mais j'aimais l'écriture.

Un jour, à Marseille, je vois une annonce à propos d'une initiative lancée par la Friche de la Belle de Mai. La Friche, c'est une salle de concert et un pôle de création, très structuré, organisé par la ville de Marseille. Ils organisaient un festival, "Logique Hip Hop", et à chaque édition ils profitaient de la présence de rappeurs pour faire des ateliers d'écriture, chose complètement nouvelle à l'époque. Il y avait eu Squat, Fabe, Solaar… Ils voulaient rendre l'événement plus régulier : tous les mercredis et samedis, le rappeur Namor allait animer des ateliers. L'annonce disait genre : "Appel à candidature, vous savez rapper ou pas, peu importe, envoyez des textes, ceux qui seront sélectionnés pourront venir gratuitement". Moi, je n'avais jamais vraiment rappé, à part chez moi, je ne savais même pas ce qu'était une mesure, mais je tente quand même le coup, rien à foutre. Et je suis sélectionné.

A la Friche, on se retrouve à cinq ou six, à bien délirer ensemble, et on finit par former une espèce de collectif : Mars Patrie. Avec, dans le lot, une fille qui s'appelle Keny – tout court, pas encore Arkana. Je propose à mon meilleur pote Truk de rejoindre le collectif en tant que DJ, je ramène aussi mon frère Vodaica et deux autres potes breakers. L'un d'entre eux est d'ailleurs Rod Fanni, l'actuel arrière droit de l'équipe de France et du Stade Rennais… En tout, on est treize : huit MC's, deux DJ's et trois danseurs.

A : Tu avais une idée de ce que ce collectif pouvait accomplir ?

AC : Notre idée, c'était d'être le premier groupe marseillais à travailler régulièrement en dehors de la ville, et avec des parisiens… On était super fiers de la scène marseillaise, mais on avait un peu l'impression qu'IAM avait maqué le rap marseillais, qu'il fallait à tout prix faire partie du Côté Obscur pour exister. Malgré l'expérience Sad Hill, le rap marseillais à l'époque était un peu consanguin. Nous, on voulait faire les choses autrement.

Après deux ans d'études à Marseille, je passe un concours et je suis accepté dans une école à Paris. En bon marseillais de base, je suis déchiré de partir : "Putain non, je veux rester à Marseille, je vais faire ma vie dans le rap !". On se concerte dans le crew, et je pars donc à Paris en éclaireur [rires]. Le jour de la rentrée des classes, je tombe sur un mec qui s'appelle Alexis. Il vient me parler car je suis le seul mec qui porte un survêt' retroussé et un T-shirt Triiad – le comble de l'élégance à l'époque [rires]. Toujours ce truc de repérer les mecs qui écoutent du rap… Alexis est DJ dans son temps libre, et veut me faire découvrir des trucs : "Quoi, tu connais pas ATK ? T'es une merde !". Il me fait écouter, j'aime bien. Et comme je suis marseillais, il me parle alors d'une compil' qui vient de sortir, "La face cachée de Mars", avec une fille qui rappe dessus et qui tue, d'après lui. C'est Keny. Alors moi, jeune et arrogant : "Ha ouais, t'aimes bien ? Ben vas-y, dis-lui directement, espèce de groupie". J'appelle Keny et je lui passe le mec. [il prend un accent marseillais à couper au couteau] "Ouaieung, qui c'est ?". Il lui dit qu'elle déchire. Keny, elle, n'en revient pas que la compil' soit sortie à Paris et que des gens aient pu l'écouter et kiffer. Suite à ça, Alexis et moi sommes devenus ultra potes.

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