Chronique

Devin the Dude
Waitin’ to inhale

Rap-A-Lot Records - 2007

L’humour et le rap. On dirait que ça n’a jamais vraiment fonctionné ensemble, que les mots ne sonnent pas, qu’ils se détestent ou font semblant de s’ignorer, laissant à quelques uns le bénéfice du doute. Devin the Dude est un des humbles bénéficiaires. Depuis ses débuts avec les Coughee Brothaz et le Odd Squad, il cultive un art pour raconter des histoires justes, pertinentes et drôles. Moins branleur qu’un Slick Rick, aussi déjanté qu’un Redman et plus sobre qu’un Biz Markie, Devin traîne sa silhouette longiligne et sa face de cartoon à travers ses ambiances de sud poisseux. Les sujets sont toujours les mêmes : le sexe, la weed, le style de vie, les femmes, l’alcool, la philosophie sous beuh, les relations humaines, les paradis artificiels et surtout… le sexe. Rien de très nouveau sous le soleil, dirons-nous, mais là où Devin se démarque, c’est dans sa façon de faire. Un style décontracté, laid back, posé comme un chat de gouttière ronronnant sur un toit brûlant du sale sud, surveillant du coin d’un oeil malicieux les chattes qui traversent la rue. Ca ne passe pas inaperçu. J Prince et Scarface ne s’y trompent pas, et en 1994 sort sur le célèbre et dangereux Rap-a-Lot Records le premier et seul album du Odd Squad Fadanuf Fa Erybody!!, le groupe de Devin the Dude avec Jugg Mugg et Rob Quest aka Blind Rob (après Geto Boys et le nain Bushwick Bill, J Prince continue dans la discrimination positive en signant un groupe avec un aveugle). L’album est très bon, lorgnant plus du côté de la Native Tongue ou des Pharcyde que des gangsters de Houston. Scarface dira d’ailleurs de cet opus qu’il est la meilleure sortie à ce jour sur Rap-a-Lot. Il invitera Devin sur son projet My Homies ainsi que dans son groupe Facemob. Fort de cette visibilité, le premier album de Devin sort en 1998, The Dude, petit bijou de drôleries, de soul & funk archicollante, d’histoires bien senties et de bagoût qui laisse le sourire aux lèvres, jusqu’à la pochette où Devin pose sur ses cabinets en pleine commission.

Devin a bien dû faire un demi million d’apparitions depuis (j’exagère à peine). De ses voisins texans UGK aux De la Soul, de Hi-Tek à Jay-Z et R-Kelly, de Dr.Dre (sur 2001, excusez du peu!) à J-Zone, Devin continue son parcours atypique, plus ou moins inconnu du grand public mais présent sur de nombreux succès comme sur les albums les plus indépendants. Il ne perce jamais réellement malgré ses apparitions toutes plus sulfureuses les unes que les autres et trois albums de bonne facture dont le classique et pourtant méconnu Just Tryin to Live, sur lequel on peut retrouver Dr.Dre, Nas, Xzibit, Dj Premier ou Raphael Saadiq. Un must du genre. En 2007, Devin sort donc son quatrième album, Waitin’ to inhale, et à la vue de la cover, on se dit que rien n’a changé.

Devin the Dude, c’est un peu le mec que tu croises tous les jours en bas de chez toi, qui fait des blagues chez l’épicier, qui a toujours des anecdotes épicées sur des sujets plus que communs et te fait passer le quotidien usé pour une partie de franche rigolade tout en placant des réfléxions assez sérieuses mais cachées avec une culture hip-hop irréprochable. Ce nouvel album est donc une synthèse de tout cet univers. Toujours produit par son équipe, Domo, les Coughee Brothaz ou encore Mike Dean qui forgent le son vraiment sudiste avec des instrumentations très live, très chaudes de guitares enivrantes, de claviers bleutés et d’ambiances feutrées. On entre dans cet album comme dans une agréable léthargie qui s’étale sur chaque piste, se développe et nous empêche d’appuyer sur avance rapide. Le mélange de storytelling et de traits humoristiques se dilue lentement, tranquillement entre les prostituées de ‘She want that money’, les canons d’antan devenues grosses baleines sur ‘She useta be’, les réflexions à contre courant du bling bling, presque gripsou sur ‘Almighty dollar’, les femmes adultérines de ‘Somebody else’s wife’, la rupture sur ‘No longer needed here’ ou le style de vie d’un MC décortiqué sur le très bon ‘What a job’ avec les couplets parfaitement accordés de Snoop Dogg et Andre 3000 des Outkast. Une guitare entêtante, une ballade lancinante, un hit pour l’été. ‘We work nights, we some vampires / Niggas gather round the beat like a campfire / Singin’ folk songs, but not no Kumbaya my Lord / You download it for free, we get charged back for it

La plupart des morceaux de Waitin to inhale parlent de la relation de Devin avec les femmes. Le combo ‘Broccoli & cheese’, ‘Hope I don’t get sick a dis’ et ‘Cutcha up’ dévoile une relation simple et complexe à la fois. Tantôt fidèle, tantôt volage, Devin hésite, comparant son appendice à un légume frais (‘Girl this dick is so clean / It’ll probably go good with your broccoli and cheese) ou une fille trop jeune à de la weed, marchant sur un fil dans une controverse Rkellyenne, invitant à l’enivrement des sens sous substances, espérant ne jamais perdre le goût de ses relations charnelles et efficaces, s’embarquant dans des descriptions érotiques dignes des meilleurs poèmes de Serge Lama. ‘Just because’ sonne comme une reprise trash de ‘I need love’ de LL Cool J, remplie de sarcasmes et de tortures très détaillés ‘If we could sail across the sea, just you and me, in a boat / I’d throw your ass overboard and just look at you float / I’ll glue your eyes wide open, have you roped in the kitchen /Take a picture of my nuts, so you can see what ‘cha missin’!‘ Juste à cause de ce qu’est l’amour, Devin devient la rencontre improbable entre un early-Eminem et un Johnny Guitar Watson moderne. Car Devin expose la soul qui est en lui dès qu’il en a l’occasion, laissant une large place à des petites vocalises très à propos, des refrains sussurés toujours de bon goût qui marquent toute la particularité de sa musique. Même quand le sujet devient sérieux comme cette sombre histoire de jeune fille modèle qui tourne mal, narrée avec brio par un trio de choc: Lil’Weezy, Bun B des UGK et Devin. Les envolées de violons sur le refrain emportent cette combinaison vers le top du storytelling : deuxième single de l’album.

Devin est sûrement le meilleur raconteur d’histoires depuis Slick Rick, embarquant l’auditeur dans des contes scabreux, modernes, épicuriens au possible avec une incorrection déconcertante, une facilité agaçante et un plaisir partagé. Waitin’ to Inhale est une réussite à écouter de bout en bout pour partager ces moments de rires volés, de sensations chapardées et de satisfaction gênée. Mention spéciale pour l’ingé son, qui pendant trois interludes, cherche auprès des services de renseignement à trouver le ‘Boom’. Fou rire assuré.

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