The Dayton Family - Family Feud

Chronique par Julien - Publiée le 23/01/2006

Sortie tout droit de la ville de Flint située à une heure de Detroit (Michigan), plus célèbre pour ses zones industrielles et son contestataire obèse à casquette que pour l’effervescence de sa scène hip-hop, la Dayton Family (composée aujourd’hui de deux emcees, Bootleg et Shoestring) n’en est pas à son coup d’essai.

Le groupe, dénommé Dayton Family en référence à la rue la plus mal famée de Flint, la Dayton Avenue, a déjà à son actif trois albums. Le premier, "What’s on my Mind ?", paru en 1995, posa les fondations du style Dayton Fam', à base de raps impeccables et de beats lourds, synthèse parfaite des styles South, East et West. Le second, "F.B.I.", considéré comme leur meilleur album, vit le jour l'année suivante et permit au groupe de se constituer un parterre de fans en dehors de Flint et des limites du Michigan, laissant présager du meilleur quant à leur avenir. Malheureusement, les activités extra-rap des emcees n’étant pas forcément du goût de la justice américaine (le groupe, originellement composé de trois rappeurs, avait déjà dû remplacer l’un d’entre eux par le petit frère de Bootleg, Ghetto E, avant l’enregistrement de "F.B.I".), la Dayton Family ne put profiter pleinement de son buzz et resta relativement discrète dans les bacs jusqu’en 2002, date à laquelle sortit un troisième opus, "Welcome to the Dopehouse". En 2005, Bootleg et Shoestring, évoluant à présent en duo, reviennent à la charge avec un quatrième album, "Family Feud".

"Family Feud" est un album très lourd. En termes de emceeing déjà, le niveau est incontestablement là. On comprend pourtant aisément que les fans de la première heure, ayant découvert le groupe il y a de cela dix ans avec "What’s On My Mind ?" et "F.B.I.", se sentent quelque peu perdus et s’avouent au final déçus. Shoestring et Bootleg ne rappent plus de la même manière. Sur leurs premiers albums, le style du groupe lorgnait volontiers du côté des Bone Thugs N Harmony ou de groupes sudistes comme 8Ball & MJG, avec des flows fluides rendus vifs par de soudaines accélérations. Sur "Family Feud", les deux emcees ne recherchent pas la prouesse technique mais accomplissent leur tâche sans fioritures. Pas d'effets de manches, mais du brut la plupart du temps : ils préfèrent sortir la grosse artillerie et tirer dans le tas plutôt que de s’infiltrer furtivement à la Solid Snake. Cela se ressent dans de nombreux morceaux, comme la terrible intro, 'Family Feud', 'Bulldoggin'', 'I'm a Gangsta', ou encore l’énorme 'Formula 51'. Cette forme de rap convient à merveille aux voix graves, éraillées et puissantes de Bootleg et Shoestring. Les deux frères d'armes en tirent profit en développant un style beaucoup plus rentre-dedans que par le passé, n'oubliant pas pour autant de se lancer parfois dans quelques accélérations de flow, preuve que leur aisance au micro n'est pas qu'un vieux souvenir.

Un tel déchaînement de violence pouvant rapidement lasser l'auditeur, quelques refrains bien sentis viennent adoucir cet édifice hardcore. C’est le cas de l’excellent refrain aux sonorités reggae de 'Murder On My Block'. Sans faire du LL Cool J, la Dayton Family s’autorise malgré tout quelques morceaux plus smooth comme la quasi-ballade r'n'bisante 'What would you do ?' ou encore 'What is your issue ?'. Ces titres de qualité sont l’occasion pour Bootleg et Shoestring de démontrer qu’ils sont capables de jouer sur plusieurs tableaux et que leur groupe ne saurait être réduit à du rap uniquement sauvage.

Inutile de s’étendre des heures sur les thématiques abordées dans "Family Feud", celles-ci sont archi classiques : hoes, gangstérisme sous toutes ses formes, came, voitures, violence, vengeance... La finesse est partie voir ailleurs si on avait besoin d'elle. Mais on n'imaginerait pas DMX aboyer un texte de 20Syl. L’album est globalement marqué par un pessimisme affligeant, tant la vie des deux rappeurs semble imprégnée de l’atmosphère triste et sans espoir des rues déshéritées des anciennes villes industrielles de la Rust Belt. 'Can't get out' est le point d’orgue de ce sentiment, se faisant une dernière fois l’écho d'un désespoir sans issue.

La conception des instrus a été confiée à des producteurs inconnus, originaires eux aussi de la région des Grands Lacs. Là encore, le fossé entre "F.B.I." et "Family Feud" est immense. Les beats smooth teintés de sonorités West Coast laissent la place à des instrus beaucoup plus énergiques et, logiquement, dans l’air du temps. La dizaine d’années séparant les deux albums explique cette évolution, mais pas totalement : il y a eu un véritable changement de style entre temps. La recette sur "Family Feud" est souvent la même, les beatmakers se contentant de recycler les mêmes ingrédients : un ou deux gros riffs de guitare électrique, quelques notes de piano cristallines et un bon gros coup de synthé pour enrober le tout. La formule se révèle souvent payante car parfaitement en adéquation avec la tonalité à la fois sombre et dynamique que semblent vouloir donner Bootleg et Shoestring à leur album. On a seulement parfois quelques inquiétudes pour la santé mentale du beatmaker s’acharnant sur une touche de son clavier avec une insistance digne d’un trisomique découvrant un nouveau jouet. Des samples de soul viennent sur certains titres compléter efficacement l’ensemble, comme par exemple sur 'What is your issue ?' et 'Formula 51'. Globalement, et ce malgré l’aspect répétitif de certains morceaux, "Family Feud" est musicalement de très bonne facture, cohérent, avec même de véritables réussites (le terrible 'Calico' en compagnie de Kurupt Young Gotti, saturé de synthés, 'Dayton Niggaz' avec son sample de cuivres épiques et enjoués, 'Formula 51', 'Chevys'), s’affirmant par moments comme une synthèse des trois grands foyers de rap aux USA : la East Coast, le South et la West Coast.

Au final, le quatrième album de la Dayton Family, "Family Feud", s’avère être une réussite totale. La production comme les raps est de très bonne qualité, et les quatre invités de choix venant épauler Bootleg et Shoestring (Capone, Cormega, Kurupt et MC Breed) ne sont pas simplement venus faire de la figuration. Les fans de la première heure, habitués à l’ancien style du groupe risqueront d’être déroutés et déçus en posant cet album sur leur platine, mais les autres, à condition qu’ils soient amateurs de gros son qui frappe fort, peuvent se le procurer les yeux fermés. On leur conseillera seulement de prendre ensuite le temps de découvrir les deux premiers albums du groupe, excellents opus en matières de emceeing et de production.

 

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