Classique

Drake
Nothing Was the Same

Cash Money Records - 2013

Au printemps, un petit malin a posté sur Internet les titres du prochain album de Drake, Nothing Was the Same. Ce tracklisting semi-fictif avait probablement été rédigé par Drake lui-même, ou l’un de ses associés, tant il composait, à travers les invités choisis, un portrait très juste du rappeur : artiste inclassable (James Blake), héros générationnel (A$AP Rocky), Canadien patriote (Saukrates), entertainer affable (Justin Timberlake). La liste semblait presque annoncer un troisième album qui fusionnerait les deux premiers : le casting premium de Thank me Later, l’épaisseur de Take Care.

Cette version événementielle de Nothing Was the Same n’existe pas. À la place, Drake et Noah « 40 » Shebib, son producteur et éminence grise, se sont enfermés à double tour dans un studio et ont laissé leur alchimie faire le reste. C’est du moins l’impression qui se dégage de l’album. Car même si le socle de l’entité OVO convoque à nouveau une quinzaine de collaborateurs – du producteur Jake One au génial vocaliste Sampha – le duo réussit à faire croire qu’il travaille en complète autarcie, sans qu’aucune contribution extérieure ne vienne perturber son processus créatif.

Vingt minutes plus court que Take Care, le disque réussit à être à la fois compact et éclaté, direct et tortueux. Pour la partie compacte, il y a les singles, deux bijoux de concision qui résument les éternelles préoccupations de Drake : la réussite, les choses qui changent et ces foutus pincements au cœur. Le revanchard « Started from the Bottom » tourne sur des éléments quasi-binaires (une incantation, une mesure de piano, un pont) ; le sentimental « Hold On, we’re Going Home » condense en trois minutes les aspirations pop du rappeur. Le résultat est bluffant de maîtrise et, surtout, de simplicité. Si Kanye West s’est fait le chantre du minimalisme avec Yeezus, c’est peut-être dans Nothing Was the Same qu’on en trouve l’expression la plus convaincante.

« Chaque titre paraît évident, à sa place, mûri jusqu’au privilège final d’apparaître sur le disque.  »

Ces confections subtiles coexistent avec des créations plus chaotiques : l’intro est fragmentée en trois mouvements, « The Language » avance sur un rythme tendu et hésitant, « 305 to my City » frise la décomposition. Sur ce territoire changeant, Drake monte encore en puissance. Moins nasillard, moins bon élève aussi (mais toujours hanté par ses ex), il teste des cadences nouvelles, tout en restant un infatigable générateur de mélodies et de hashtags (#worstbehavior). Malgré l’équilibre instable, Drake ne perd jamais le contrôle : chaque titre paraît évident, à sa place, mûri jusqu’au privilège final d’apparaître sur le disque. L’excellent « 5 AM in Toronto », présenté plus tôt cette année, n’y a pas eu droit.

Le point fort de Drake reste sa capacité à synthétiser des inspirations multiples. Le web a beaucoup glosé sur le titre « Wu-Tang Forever », et l’ironie de voir le gendre idéal du rap s’attaquer au monument Shaolin. Pourtant Drake, là aussi, a fait les bons choix. Ses références sont ponctuelles, élégantes – Ma$e, Trae, Whitney Houston – et Drake évite le piège de l’hommage genou à terre : les citations sont contenues dans un univers qui ne peut être que le sien, toujours défini par la charte OVO Sound. La présence de Jay Z en fin de disque ne ressemble d’ailleurs même pas à une collaboration, juste un accessoire disposé là pour sa valeur symbolique (un flambeau ?). Fétichiste donc, mais surtout malin et exigeant, Drake s’impose comme un artiste clé de l’Ici et Maintenant. Le point de convergence d’une multitude d’influences qu’il ingère, comprend et redistribue avec une clarté impressionnante. Ce prodige de 26 ans est le produit d’une époque où les courants musicaux ont muté en un flux universel d’informations. Avec Nothing Was the Same, Drake confirme que cette époque, aujourd’hui, lui appartient.

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