Chronique

Clotaire K
Lebanese

Nocturne - 2002

A l’inverse de son relatif succès outre-manche, Lebanese – premier et unique album de Clotaire K – n’a rencontré que très peu d’écho en France. Triste sort pour un objet sonore qui, comme tant d’autres, s’est finalement crashé sur le mur du rap français. Alors, à défaut de pouvoir rendre justice à ce rap trilingue, autant descendre au pied du mur s’attarder sur ce disque trop rapidement tombé dans l’oubli.

Cet opus explose les frontières. Disque iconoclaste dans le paysage du rap français, Lebanese n’a pas ce goût de déjà vu. Clotaire K n’est pas de ces beatmakers qui se sont inscrits dans un style établi, que ce soit le « violon piano », le « make-it-clap » ou autre. Le style Clotaire K c’est une ambiance partagée entre l’électro, le rap et le Proche-Orient. La cohérence du tracklist est avant tout fédérée par les différents samples et ajouts d’instruments traditionnels arabes. Oud, Nay (flûte orientale) et percussions côtoient scratchs (peu techniques mais inspirés), human beatbox et même l’ex-MC d’Asian Dub Foundation.

Autre signature paraphant la plupart des morceaux, l’omniprésence de voix chantées, majoritairement féminines et en arabe. Ces éléments permettent de relier les atmosphères des différentes chansons entre elles. Quelques accents pop ressortent de certains titres (‘Moolook ‘, ‘Ya Saryan ?!’) alors que d’autres se replient sur une brutalité massive et écrasante (‘Bif Bam Boom’), qui gagne encore en tension lorsque les chants de Majdala viennent parsemer le tout (‘Lubnan’). Envoûtant et spirituel bien plus que bouncy, les sons de cet album savent se montrer tantôt sombre, tantôt légèrement bondissants ou encore teintés aux couleurs du Liban. Un tissu musical propre à la réflexion solitaire prend place durant cette heure de rap, avec cependant quelques points faibles. Les instrumentaux de Clotaire K bien que joliment construits manquent parfois de percussions : grief à mettre essentiellement sur le compte de kits de batterie, peut-être trop timides en certaines occasions ? Ou une réalisation un peu trop à l’ancienne comme le démontre ‘Flotte’ ?

Le flow de Clotaire semble lui influencé par l’héritage des 90’s. Peu bondissant, le phrasé du MC est couplé à une voix au timbre parfois un peu terne, ce qui peut créer une impression de détachement. Pour ce qui est de l’application par contre rien à redire. Si les placements et la voix du rappeur sont dans l’ensemble sans extravagances (‘Le criminel’ et ‘Moolook’ étant les exceptions qui confirment la règle), Clotaire K sait aussi bien aérer son débit que le rendre dense, et dans tous les cas ça passe grâce à une diction irréprochable. Carré, sans fioriture, sans excès et ce en 3 langues, le flow profite également du soutien des nombreux ajouts de voix. Que ce soit celle, hypnotique, de Natacha Atlas (‘Maquam’), celle de Majdala et ses envoûtants accents trip-hop (‘Emigrate remix’) ou les samples de chants liturgiques coptes sur ‘Papa’, l’auditeur finit toujours par trouver dans les éléments chantés une juste compensation au flow calme (voire austère ?) de Clotaire K.

Dans la même lignée les textes de Lebanese laissent transparaître une personnalité posée mais soucieuse, réfléchie tout autant qu’introvertie. Clotaire K n’est définitivement pas de ces rappeurs qui cherchent à défourailler à coups de prouesses techniques. Les amateurs de punchlines, de rafales de comparaisons et de métaphores en série peuvent passer leur chemin. Car si un « ping-pong » s’organise sur le dialogue en forme de story telling du titre ‘Le criminel’, l’écriture laisse place à des phrases assez directes, claires et sans nuances. C’est à la fois la force et la faiblesse de Clotaire K que de ne pas s’encombrer de trop d’effets de style afin d’aller droit au but. Et si les champs lexicaux utilisés sont souvent recherchés et travaillés, c’est que les thèmes évoqués bénéficient de la même approche. Le MC sait découvrir avec sobriété les tréfonds de son âme et de sa spiritualité sur un titre émouvant en hommage à son père (‘Papa’). Il sait aussi se montrer enragé contre « la communication qui est devenu un produit destiné à la vente », voire prophétique en promettant à certains la chute de leur empire (le titre ‘Bif Bam Boom’ écrit avant le 9/11 et destiné au « trône du fric assis sur une bombe à retardement »). Refusant « les vies jetables comme un rasoir », Clotaire K ne tombe pas dans la dénonciation pleine de poncifs mais se contente simplement d’énoncer ses vérités sans bons sentiments ni mièvreries inutiles. Il garde le positif pour ses textes en arabe, véritable témoignage de son amour pour le Liban – son refuge « malgré le bruit des balles qui tombent ». C’est dans ce pays « où la cloche de l’église embrasse le chant du minaret » que le rapper semble puiser l’inspiration qui lui permet de distiller un rap d’exilé entre spleen et espoir.

Cet album cultive les mélanges. Il en tire sa force de caractère. Mais le calme, le sang froid, parfois même l’impression de retenue que Clotaire K transmet, déconcertent et laissent malheureusement et souvent l’auditeur de rap français sur sa faim. Pourtant, avec un peu de sagesse et de temps, Lebanese devient un album plaisant à insérer dans son mange-disque. Dense, il contient une véritable démarche, une construction apatride sur un champ sonore exploré au grand angle. Sans être un chef d’œuvre, Lebanese est très loin d’être un disque mouchoir. C’est un album intelligent, un témoignage riche et abouti, pétri d’une essence rare et dont la singularité méritait d’être partagée.

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