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Chronique

Jul
Émotions

D'or et de platine - 2016

Quand en 2014, Jul déboule dans le rap français, espadrilles aux pieds, vêtu d’une chemise à fleur et d’un short en jean au-dessus des genoux, un mélange de moqueries et de silences gênés l’accompagne. Peu importe, le ridicule ne tue pas. Alors Jul récidive et continue de chanter « Sors le cross volé ». Le succès est définitivement au rendez-vous. Et il défie toutes les logiques connues dans le rap jusqu’alors, tant Jul livre une musique décomplexée. La faute à ce mélange improbable de raï et de rap, de beats parfois hérités de la dance music, parfois lorgnant vers la variété qui mettent à l’épreuve tous les codes en vigueur. Sans parler de ces nombreux passages chantés, aux paroles sincères et sans fard fondues dans un auto-tune outrageant. Autant de raisons pour lesquelles les puristes s’étranglent, pour lesquelles les journalistes regardent Jul comme une bête curieuse et les parents soupirent en soufflant : « comme si Maître Gims ne suffisait pas ». Ce qui poussera même son auteur à se surnommer quelques mois plus tard l’OVNI. Car à ce moment-là, vu de loin, Jul ressemble au fruit d’une union improbable entre Chris Waddle et une cagole, chapeautée par Raymond Goethals un soir de fête sur la Canebière*. Vu d’un peu plus près, c’est-à-dire après avoir écouté sa musique et lu ses interviews, la comparaison tient toujours. Sauf qu’elle devient flatteuse et profondément attachante. En effet, Jul garde de Magic Chris une spontanéité incroyable, un feeling et une patte qui lui sont propres (même si elle défie toute notion de bon goût), une gentillesse pleine d’humilité, ainsi qu’une technique plus sérieuse que son usage régulier de l’auto-tune en forme de séance de natation sur la pelouse le laisserait penser. Quant à la cagole, Jul a hérité d’elle son amour pour les gardes-robes improbables, ainsi qu’un sens de la formule sincère, mélangeant la lucidité de la sagesse populaire et l’expression directe de ses sentiments. Droit au but en somme.

« Rap de meilleur ami »

Droit au but, voilà justement à quoi la rue adhère. « Il arrive que la rue se trompe, que parfois elle fasse preuve de mauvais goût. Mais elle ne ment jamais. » nous disait Texaco au début de cette année 2016. En bon Marseillais, aller droit au but, Jul sait le faire. Toute improbable qu’elle soit, sa musique fédère par sa capacité à tempérer le spleen et les réalités par un tissu musical festif, aussi ringard cette fête sera-t-elle aux yeux de l’auditeur. Car il ne faut pas s’y méprendre. Si soixante-dix minutes durant, l’album peut faire le même effet aux jeunes que La Boum revisitée en 2016 (en YZ plutôt qu’en mobylette), Jul y brasse l’essentiel des thèmes inhérents à tout disque de rap de rue plutôt que les amourettes des beaux quartiers de Paris. Niquer la police, conseiller aux petits de se taire en garde à vue, le bédot, les trahisons, le deal et ses fusillades qui (dé)peuplent la Cité Phocéenne, les frustrations, les ragots, la liste est longue mais d’un classicisme incontestable. Seulement voilà, contrairement à celui des autres, le rap de Jul franchit le pas de la porte des minots et des ados. Il les suit jusque dans leur chambre, que ces dernières soient dans les mégalopoles ou les petits bleds de campagne. En un mot comme en cent, le rap de Jul est celui dans lequel les adolescents retrouvent leur meilleur ami. Voilà pourquoi le phocéen peut tantôt « tirer une barre et voir des gros nuages », tantôt dire ce que plus aucun rappeur ne dit au micro, à savoir « vouloir un bisou. » Et quand Sophie Marceau le « prend pour un chameau », il cachera sa déception en répétant en boucle qu’il « n’en a rien à cirer. »  Alors, si dans ses clips, dans son vocabulaire et son écriture, derrière ses battements d’eurodance, ses nappes de synthétiseurs parfois dignes d’une fête foraine, Jul semble user de toutes les ficelles qui feraient se dresser les cheveux sur la tête des passionnés de rap, la rue, elle, avec Jul à fond dans ses smartphones ou autoradios, a vu juste tant le Marseillais embrasse avant tout le vécu populaire et vient partager le sien. Quand c’est sincère, la rue ne s’y trompe pas. Même Le Rat Luciano, incarnation ultime du mode de vie béton style, est parait-il tombé sous le charme. La surprise est encore plus forte tant à ses débuts, Jul était à l’opposé même de toutes les tendances du moment. Anti bling-bling, ne s’inspirant pas des États-Unis, aucunement influencé par la trap et chantant rouler en voiture de location ou porter de fausses Rolex. Le rappeur de Saint-Jean la Puenta l’avait de toute façon confié au Mouv.fr : il n’envisage pas la fiction ou le mensonge comme une option.

« Tristesse fluo »

Pourtant, comme l’est parfois la réalité, l’album est à plusieurs reprises inaudible, tout du moins pour celui qui n’a pas grandi avec ce genre de sonorités. Si sur deux titres et demi, Jul délaisse partiellement l’auto-tune et s’approche des fondamentaux marseillais (« Ciro », « Fusiller », « Où je vais »), s’il touche évidemment régulièrement à l’égotrip, plusieurs pistes oscillent entre le grave accident industriel et le rap de colonie de vacances. Pour l’exemple, c’est le cas de « On est trop », sorte de surenchère ghetto digne de la reprise de « Darla Dirladada » saccagée par Les Bronzés. Le goût de Jul pour les productions fruitées jusqu’à l’écœurement, trempées dans un triptyque eurodance/variétés/raïp (l’album sent musicalement plusieurs fois la barbapapa, d’autres fois la chicha) ne peut de toute façon pas laisser insensible. Alors que les plus jeunes décolleront, la plupart des auditeurs avertis verront dans la réalisation même des titres un aveu de superficialité grossière. Pourtant, dans sa présence et ses intentions auprès de ceux qui l’écoutent, Jul est bien moins superficiel qu’il n’y paraît. Ici, rarement une pochette et un titre d’album n’avaient si peu menti. Le disque est effectivement un concentré des émotions de Jul. Et si le proverbe dit de l’enfer qu’il est souvent pavé de bonnes intentions, le rappeur marseillais utilise sa musique pour rendre sa tristesse fluo et mettre des couleurs dans une réalité crue. À l’instar des pleurs qui habillent la couverture du projet, et exactement comme l’a fait un certain Stromae, adepte de hits dansants à la plastique sentant bon le lino et les néons racoleurs. Alors musicalement, la bouillabaisse est certes épaisse et criarde, trop souvent indigeste d’autant plus qu’elle est pourvue de vingt pistes. Mais d’une certaine façon, Jul inocule à nouveau dans le rap de rue une dose d’émo-rap. Chez lui, plutôt que les influences de Minneapolis ou des instrumentaux violon-piano français passés de mode, ça passera par les ficelles de la variété hexagonale la plus kitsch ou la dance de fête foraine. D’ailleurs, quand le cador d’or et de platine, qui avait déjà rendu hommage à Dalida, assène que « tôt ou tard, les loups seront mangés par le berger », c’est un peu comme imaginer Francis Cabrel philosopher en descendant d’une auto-tamponneuse. Tout autant que lorsque, dès les premières secondes d’Émotions, Jul chante « je trace ma route, je suis seul », le spectre d’un Jean-Jacques Goldman blond oxygéné surgit. Alors, avec ses larmes dédiées à tous les fluo-kids 2.0, Jul, comme d’autres au même moment (suivez mon regard), fait partie de ceux qui ont rappelé au rap que les émotions ne lui sont pas interdites. Oui, il est possible de chanter – plus que de rapper ? – ce que l’on ressent avant de se faire passer pour ce que l’on voudrait être. Comme quoi, même ridicules, les émotions n’ont jamais tué un rappeur.


* La formule peut sembler désobligeante, elle est pourtant dite avec énormément d’affection puisque c’est écrit par quelqu’un qui était passionnément derrière son téléviseur les soirs de match en 1991.

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1 commentaire

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  • cesno,

    Il l’a fait. Et bien en plus.