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Kyma  - Les chants du Barillet [99-05]Kyma

Les chants du Barillet [99-05]

Chronique par zo. | Publiée le 17/02/2008

Sortie : 2005
Durée : 68'09
Label : Vatsa Produktions / Chanmax Records
Format : CD

"La barbarie du marché n’a ni couleur ni domicile fixe, et le prix de la paix est élevé. On veut bien nous  dire que la violence ne mène à rien, mais on en est pas sur. On ne demande qu’un rien de bonheur, un espoir d’avenir… On demande aussi de ne pas détruire la planète, d’arrêter de dire que la croissance amène le progrès, et que le progrès amène la croissance."

Ces mots résonnent comme un énième coup de feu sortant du canon des "Chants du Barillet". Le barillet, celui que ne cesse de recharger Kyma, groupe tourangeau qui se revendique d’un triptyque politique-électro-rap et estampille ses logos d'un AK-47. "Trois lascars sur le bas côté prêt à défier ton industrie" influencés de leur propre aveu par "L’homicide volontaire" et suivant avec intérêt le parcours de La Rumeur comme celui de Charlie Bauer. "Les chants du barillet", un bootleg de morceaux revisités et d'inédits qui se veulent un pavé dans la vitrine du grand capital connecté à la politique.

"Crois pas que dans ce pays tout le monde marche la tête basse, sur le bas côté y en a qui hochent la tête sur fond de basse".

Résolument opposé à l’évolution du monde, dénonçant en vrac un large lot d’injustices et glorifiant son inadaptation au monde, Cesko, MC et concepteur sonore du groupe, adopte un ton vindicatif. Soutenues par une voix plutôt nasillarde et blasée, manquant parfois d’ampleur, les menaces insurrectionnelles se multiplient, se faisant un devoir de faire monter la pression. Tout y passe dans le propos de Kyma, porté par une écriture bien articulée, concrète et directe à défaut de punchlines et analogies chocs. L’inspection et la médecine du travail sont accusées de complicité passive, le FMI est vu comme le "pouvoir quasi mystique de la jet set". Bref, le canon du Kyma fume durant 68 minutes, dénonçant la condition des salariés, taulards, chômeurs et autres "sans voix", les seuls délinquants visés étant ceux en col blanc. Le but ? Echapper au système puisqu’il est impossible de le changer, et attendre que la "théorie du chaos" et "l’année du boomerang" se concrétisent. La solution ? Maintenir la pression à travers la violence envers les puissants et leurs symboles. L’émeute en réponse aux injustices. Le travail au noir et la vie la nuit pour collaborer le moins possible au système. Et pour les plus abattus, il reste la drogue, les nuits seul, à arpenter le bitume, à se construire sa propre morale. Le barillet du Kyma chante un rap semblant calibré pour le prolétariat, brossant dans le sens du poil ceux que le système a laissé sur le bas côté.

"Gangrenons cette société comme un virus dans le sang, infiltrons chaque organe vital du Léviathan."

Mais suffit-il de se "faire l’écho des opprimés" et de tracer des "itinéraires clandestins" pour être un agitateur ? Entendre le Kyma et ses dénonciations totalement justifiées comme sa tendance a pousser le bouchon trop loin pose plusieurs questions. Peut on écouter un tel disque si l’on se contrefout des questions politiques ? Pourquoi le rap qui investit tube cathodique, halls et auto-radio est-il celui porté vers les élucubrations, la parodie, ou la surenchère de la racaillerie ? Le manque de culture n’est en rien une réponse pleine et satisfaisante. Rien n’est noir ni blanc, contrairement à ce qu’a tendance à faire croire "Les chants du barillet", abusant parfois de raccourcis simplistes voire odieux ('Les voiles de l’illusion'). Alors, qui s’approprie un tel disque ? "Les pauvres n'ont jamais envie d'écouter une musique qui leur rappelle leur condition, c'est connu. La musique qui pleurniche, la mélancolie c'est pour les nantis, c'est pour ceux qui peuvent se le permettre" écrivait l’un de nos lecteurs. Sortir un disque comme "Les chants du barillet", n’est ce pas tirer des balles à blanc, dont les détonations ne transperceront que les tympans de ceux qui peuvent s’offrir le luxe de fantasmer sur une certaine condition ? Ou alors, n’est ce pas que prêcher dans le désert ? "C’est la guerre en moi", "je rappe pour qu’en France, grandisse la dissidence", "devenu taré, on a appris à se bruler sans hurler" déclame Cesko, tel un tribun aux yeux rouge sang. "Troubles cardio-vasculaires contre famine alimentaire", occident face à lui même et versus le reste du monde pour un rap aux allures de street fighters. Diagnostic bien connu, certes implacable, mais qui ne toucherait que les convaincus ? "Vas y fais des études pour comprendre combien on t’encule" : un brulot plein de textes qui appellent à l’insurrection peut-il avoir une vocation pamphlétaire si ceux qui se l’approprient ne sont pas ceux qui souffrent, ne sont pas ceux que "l’on ne regarde pas", ou seulement à travers des reportages sensationnalistes ? N’est ce pas voir son bout de tissu enflammé mis dans une bouteille en plastique remplie de cola, alors qu’il n’a de sens que dans une bouteille de 8.6 remplie d’essence ?

"Pas de plastique dans mon shit mais sous le siège des politiques, moi c'est comme ça que je soigne mes relations publiques."

Si la complexité et les interdépendances de ce monde rendent difficile une analyse en profondeur du système sans rendre un discours impropre au rap (n’est pas Rocé qui veut), certains raccourcis sont utilisés, au point de parfois dire tout et n’importe quoi. Que le Kyma prenne la peine de mettre le doigt sur les conséquences de l’organisation sociale n’empêche pas son aspect nihiliste et dénonciateur de prendre parfois des aspects grossiers, voire terriblement réducteurs. C’est le cas lorsque la prostitution en Afrique est mise en parallèle avec le problème de la parité salariale en France, lorsque le travail des enfants est comparé avec la condition des apprentis dans les CFA ('les voiles de l'illusion'). Certes, l'illusion existe des deux côtés de l'Atlantique, des deux côtés de la Méditerranée, d'une part et d'autre de l'Oural. Mais porté par son discours, le Kyma, qui se veut tantôt sniper, tantôt jeteur de pierres, se transforme parfois en Richard Durn fusillant tout ce qui bouge sans discernement, ici par rancune contre les dérives capitalistes. Pourtant les incartades comme les dénonciations de Cesko sont contrebalancées par  une certaine humilité, un regard sur soi-même qui n’a rien de complaisant.

"J’aime que les corps se serrent et que les poumons se glacent, ma chienne de vie se résume a ça, a l’ivresse et aux secousses, sur du putain de bon gros son, j’aime que ça crie et que ça tousse."

Car les "Chants du barillet" c’est aussi le rap de celui qui a mal à l’âme, qui a été planté dans le dos et dont le sang coule. Le flow comme le discours de Cesko sont des hémorragies qui suintent l'urgence. Torrentiels mais réguliers, monocordes comme pour rappeler que l'hémoglobine n’a qu’une couleur, que la routine des coups anesthésie l’émotion. Presque masochiste, le MC remue le couteau dans les plaies, et en premier lieu dans les siennes. Les soubresauts, palpitations des artères sectionnées, sont des aveux de faiblesse. Tête haute même en regardant ses erreurs, Cesko n’affirme rien regretter mais confesse crûment ses problèmes familiaux, son rapport problématique au shit, son incapacité au bonheur, ses anniversaires seuls, sa "peur de travailler à en devenir débile" comme de mettre au monde un enfant. Il fend l’armure, concède ses doutes et admet son penchant pour l'autodestruction au point d’être parfois touchant malgré "son éducation à coup de fumée et phrases pessimistes".

"Chomage, progrès techniques, régression, récession, racisme en progression, simulation de démocratie, conscience en dépression, mal de vivre, tristesse, solitude, ivresse, chez la jeunesse, un manque d'ambition. Paralysie et manque d'argent, l'Elysée qui nous ment, personne en qui croire au parlement, esssais nucléaires, programmes scolaires précaires, comptes bancaires à découvert, nos vies des coups de poker..." Fabe, 'La rage de dire'.

"La rage de dire, c’est juste à cause de ça" concluait Fabe. La rage de dire, Kyma la partage, mais à la différence de l'impertinent, explique avoir touché le fond et vivre avec. Quand Fabe pointait du doigt les causes avec discernement et impertinence, le Kyma fulmine sur les conséquences l'index sur la gachette, prêt à mettre sa propre tempe dans la ligne de mire si il le faut. Le fond donc, et puis la forme. Kyma a la sienne, avec un rap au premier abord assez classique derrière lequel se cache une série de signatures : pas d’utilisation abusive des refrains et un large catalogue de samples de films, des interludes dont une piste slam, la multiplication de scratchs bien placés par un Dj Fysh inspiré à défaut d’être flamboyant, des incursions électro-dubs, donnant au disque une alternance entre sons synthétiques, nappes, et sampling de notes de piano et de guitares sèches. Mais sur ses instrus plutôt calmes, privilégiant un mixage façon 90’s, porté sur les médiums quitte à cultiver des beats timorés et des basses discrètes, Kyma crie sa colère de façon acerbe et directe, compte les coups comme les douilles au sol. "Les chants du Barillet" ou un bon album de rap autoproduit, ni plus ni moins, sans prouesses sonores à l’exception de quelques morceaux enlevés ('Les chants du barillet', 'Itinéraire clandestin', 'Y’en a dix pour toi' avec Syrano et Cherzo). Mais un véritable témoignage. Celui d’une époque vue par ceux qui ont refusé de s’y adapter et qui tentent de tenir le choc en exprimant leur dégout du système en place. Un engagement pour la rébellion, une rage contre une machine à broyer idéologique et économique. "Anger is a gift" criait Zack de la Rocha il y a déjà 15 ans.

- zo.

DU MÊME AUTEUR :

TRACKLIST

01. Vatsa (Cesko / Cesko)
02. Le chant du barillet (Cesko / Cesko)
03. Lettre d'un dissident (Cesko / Cesko)
04. Junglefighters (Cesko / Cesko)
05. Jusqu'ou ça peut aller ? (Cesko / Cesko)
06. Je représente ou j'emmerde (Cesko / Cesko)
07. Reprezente dub (Cesko / Cesko)
08. Itinéraire clandestin (Cesko / Cesko)
09. Mektoub (Cesko / Cesko)
10. Les voiles de l'illusion (Cesko / Cesko)
11. La guerre en moi (Cesko / Cesko)
12. Paroles de frères (Cesko / Cesko)
13. Ivre pour vivre (Cesko / Cesko)
14. Sur la tête de ma mère (Cesko / Cesko)
15. Le dernier espoir (Cesko / Cesko)
16. Y'en a dix pour toi (Cesko-Syrano-Cherzo / Cesko)
17. Ne refoulons pas nos maux (Cesko / Cesko)

SUR LE WEB : www.chanmaxrecords.com/kyma/

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