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El-P
I’ll sleep when you’re dead
Chronique par Greg | Publiée le 16/04/2007
Sortie : Mars 2007
Durée : 54'50
Label : Definitive Jux
Format : CD/Vinyle
Il n'y a pas si
longtemps, un célèbre rappeur new yorkais se recueillait
devant la tombe du hip-hop. Une énième déclaration de
décès, pour un cadavre tant de fois enterré qu'on ne
prend plus la peine de s’émouvoir à l’appel des veillées
funéraires. Le geste était ambigu, et pas seulement à
cause de sa dimension commerciale. On ne savait pas très
bien si le rappeur était là pour déplorer sincèrement la
nouvelle, la constater froidement, ou accompagner sans
broncher le corbillard. Car au cours de sa carrière,
malgré l’excellente initiative récente de la série des
remixes de 'Where are they now ?' convoquant certains
des pionniers auxquels la première version rendait
hommage, il n’avait pas toujours résisté à la tentation
de troquer la blouse de clinicien contre un costume de
fossoyeur.
El-P ne s’embarrasse pas de telles
ambiguïtés. Si les spéculations, les doutes - les
craintes même - entourant la sortie de son deuxième
album allaient bon train, elles étaient cependant d’un
tout autre genre : le label Def Jux accusé de déclin, ou
au moins constamment renvoyé à un âge d’or révolu ; des
sorties attendues et écoutées avec moins d’excitation
qu'auparavant (au temps du "Cold Vein" de
Cannibal Ox par exemple), malgré les indéniables
qualités du "Hell's Winter" de Cage et
du "Mo’Mega" de Mr. Lif ; et
pour El-Producto, un deuxième solo déjà prêt à la
comparaison avec le coup de maître de 2002, "Fantastic
Damage". Le tout sans parler de l'afflux
de souvenirs charriés par Company Flow et des rumeurs
concernant sa possible reformation... Alors, pour se
donner du courage et aplanir le terrain, El-P s'était
confectionné un blog ad hoc dès août 2006.
Le
disque en main, on peut le croire quand il promet dans
le livret : "This
record was created with all the honesty, grit, swagger,
pain and love at my disposal".
"I'll sleep
when you're dead" plonge dans un univers
déjà arpenté, toujours inattendu, encore captivant.
Bordel minutieusement orchestré, cacophonie harmonieuse.
Les strates de samples s’empilent sans répit : sirènes,
rémanences torturées, échos indistincts, vrombissements
électriques, froissements sonores, rythmiques
oppressantes, signaux d’alarme enclenchés. Il vient
facilement à l’esprit qu'El-P, en alter ego musical de
Philip K. Dick, compose une bande-son
post-apocalyptique. En tout cas, si on devait faire un
portrait de l’artiste en poseur de bombes, celles-ci
seraient à fragmentation. Le frénétique 'Run the
Numbers', rythmé par un souci impérieux ("Find those
detonators!") s'achève dans une sorte
d'implosion avec pluie de particules.
On trouve
dans cet album des changements de cap tantôt brusques
('Smithereens' débute de façon faussement guillerette
avant un brutal rappel à l’ordre : la "dramatic intro
machine" se charge de mettre fin à la plaisanterie),
tantôt en douceur, à l’image de la tournure que prend
'Drive' dans son troisième couplet. On est confronté à
de véritables odyssées : le grandiose 'Tasmanian Pain
Coaster', qui frise les sept minutes (de même que
'Poison Kids no Wins' et son épilogue, censé terminer
l'oeuvre sur une touche optimiste) ; et tout autant à
des coups d’accélérations : les deux minutes et demie de
'Up all night' défilent d’une traite, le moteur de
'Dear Sirs' s’emballe progressivement puis retombe au
bout d’une minute trente. D'un essai old school
faussement épuré, le 'EMG' lézardé de part en part par
les cuts de Big Wiz, on passe à un flirt pop-rock, 'The
Overly Dramatic Truth'.
El-P n’avait pas besoin
de conquérir des galons de rappeur. Il a quand même
profité de cet album pour monter encore d’un cran sur ce
plan. Passant d’un phrasé proche du parlé à des
cavalcades saccadées ('No Kings'), il fait preuve
d’une grande maîtrise, éclipsant presque Aesop Rock sur
'Run the numbers'. Sa voix s’imbrique parfaitement
dans son édifice sonore, au service de textes tortueux
(ce n'est pas un hasard si l'album s'ouvre sur une
parabole lynchienne sortie de Twin Peaks) et d’un humour aussi acéré et
grinçant que certaines de ses compositions.
Le
cynisme est à l’honneur sur le bien nommé 'Habeas
Corpses'. Cage et El-Producto sont dans un bateau. Un
bateau carcéral. Les deux collègues sont en charge de
l’élimination industrielle des prisonniers. Rupture dans
la routine : l'un tombe amoureux d'une prisonnière. Et
s'il arrêtait cette vie de mort, et partait loin avec
elle ? Remise en cause de courte durée. Elle y passera
comme les autres. A la fin du morceau, ça fait marrer
les deux rappeurs. Ici même les rires ont quelque chose
de sinistre : ils hantent 'The League of Extraordinary
Nobodies', morceau en dents de scie alternant couplets
désabusés et couplets conquérants ; un interlude, et
final en apothéose avec débarquement des cuivres.
L'expérimentation, ça ne peut pas faire mouche
à chaque fois. Pas de vraie baisse de régime, mais des
baisses de relief, un 'Flyentology' un peu terne. On
regrette aussi la discrétion, pour ne pas dire le
camouflage, de plusieurs invités. Il faut se fier au
livret, et pas seulement tendre l'oreille, pour deviner
que Mr. Lif, Slug et Murs ou Tame One sont de la partie
(ce qui est particulièrement dommage pour
l’ex-Artifacts, qu’on aurait bien vu disposer d’un
couplet). "I'll sleep when you're
dead" a peut-être perdu de la sauvagerie
qui faisait la force de "Fantastic
Damage", l'incontournable étalon de
mesure. Ces phases scratchées qui ponctuaient avec brio
de nombreux morceaux du glorieux prédécesseur sont plus
rares. En échange, on a gagné de la densité. D'une
incroyable richesse, "I'll sleep when you're
dead" prolifère de partout.
S'il
est vrai que la folie de Van Gogh est due à sa quête
éperdue de la couleur, il faut s'inquiéter de l'état
de santé de Jaime Meline. Car ce rouquin là cherche sa
couleur à lui, c’est sûr. Qu'il se rassure, il touche
au but.
- Greg
01. Tasmanian Pain
Coaster (El-P / El-P-The Mars Volta)
02.
Smithereens (Stop Cryin')
(El-P / El-P)
03. Up All night
(El-P / El-P)
04. EMG (El-P / El-P)
05. Drive (El-P / El-P)
06. Dear Sirs (El-P / El-P)
07.
Run The Numbers (El-P-Aesop
Rock / El-P)
08. Habeas Corpses
(Draconian Love) (El-P-Cage / El-P)
09. The Overly Dramatic Truth (El-P /
El-P)
10. Flyentology
(El-P-Trent Reznor / El-P)
11. No Kings (El-P / El-P)
12.
The League of Extraordinary Nobodies
(El-P / El-P)
13. Poisenville Kids No Wins / Reprise (This
Must Be Our Time) (El-P–C. Marshall / El-P)