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Nas
I am...
Chronique par Julien | Publiée le 01/10/2006
Sortie : avril 1999
Durée : 64'53
Label : Columbia
Format : CD/Vinyle
Il
y a des albums dont on préfèrerait ne pas parler. On les évite, on fait
semblant de ne pas les voir mais ces salauds vous reviennent toujours dans
les pattes. Alors ils vous fixent avec leurs grands yeux humides et leurs
têtes de chiens battus, l’air de dire : "Pourquoi tu m’esquives ? Je pue ?".
Eh bien oui, tu pues, mais allons-y quand même puisque c’est ce que tu veux.
"I am..." de Nas, donc. Sorti deux ans
après le semi-échec commercial et musical de "The Firm", ce troisième solo du
rappeur de Queensbridge devait à l’origine être un double album ; Nas
préféra finalement le scinder en deux, se réservant la sortie du second LP,
"Nastradamus",
pour la fin de la même année 1999.
C’est aussi pour lui l’occasion
d’enfiler son deuxième déguisement. Après avoir été simplement lui-même (ou
ce qu’on souhaiterait qu’il soit) le temps d’un classique intemporel et d’un
bon second album, Nas s’était pris au jeu du rappeur-mafioso avec
mandolines, costards et cigares. Le voilà à présent pharaon. Il muera plus
tard en prédicateur visionnaire, puis très humblement en fils de Dieu.
Mettons les choses au clair : "I am..." est le plus mauvais disque de Nasir
Jones. Pas un disque complètement pourri, Nas étant, dixit un journaliste de
feu Radikal, trop talentueux pour cela, mais une œuvre faisant malgré tout
tache dans sa discographie. Qu’y a-t-il donc de si honteux dans ce joli
boîtier en plastique ? (Presque) Rien de véritablement scandaleux mais
pléthore de titres plats et convenus, recyclages de concepts aussi originaux
qu'un nanar de Charles Bronson – c’est dire. Pour être tout à fait honnête,
seuls trois morceaux, quatre ou cinq en étant large, sauvent cet album d’une
revente immédiate au Cash Converters du coin.
L’écoute de "I am...", c’est
avant tout l’histoire d’une longue traversée du désert ponctuée de coups
d’éclat géniaux (deux pour être précis : 'N.Y. state of mind pt.2' et
'Nas is like' produits par DJ Premier) et de sursauts d’orgueil salvateurs
('Small World', 'Big Things' et, dans une moindre mesure, 'Money is my
bitch' et 'Undying Love'). Le reste n’est malheureusement qu’avalanche de
plans plus ou moins foireux, avec une gestion des refrains particulièrement
désastreuse.
Tout avait pourtant bien commencé avec le successeur du
'N.Y. state of mind' d'"Illmatic", toujours produit par un Primo au
top, Nas lâchant un texte dans la droite lignée de ses esquisses
new-yorkaises classiques le mettant en scène dans les rues de QB ("I'm at the gamblin’ spot, my hands on a knot,
New York Yankee cap cover my eyes, stand in one spot...").
Mais
dès 'Hate me now' l'auditeur commence à douter. Illustrant parfaitement
la situation de Nas à la fin des années 90, oeuvre d'un artiste coincé
entre la rue et les charts sans trop savoir sur quel pied danser - entre
'Nas is Like' et 'Dr. Knockboot', 'N.Y. State of Mind' et 'Money is
my bitch' - ce morceau prend, au regard de sa carrière, une résonnance
particulière : il définit complètement le personnage, qui semble traîner son
premier album comme un bagnard traînerait son boulet. Avec 'Hate me now'
Nas entend se libérer des critiques et des reproches : se sentant victime
d'incompréhension, ce morceau est celui d'une explosion. Malheureusement,
la forme choisie dessert le propos : trop de grandiloquence (le clip
christique, le refrain de Puff Daddy, l'instru...) rendent le morceau
agaçant.
Le reste confirme ces premiers doutes : hommage ennuyeux et
convenu ('We will survive'), chant de révolte entre deux coupes de
champagne ('Ghetto Prisoners'), morceau club gavant ('You won’t see me
tonight'), protest-song de studio ('I want to talk to you'), variante rap
de 'La bite à Dudule' des fins de banquets ('Dr. Knockboot')... DMX a
beau japper de tout son cœur sur 'Life is what you make it', il n'arrange
rien.
C’est donc dans un état de consternation compréhensible, bien
qu'adouci par un 'Big Things' courageux joliment produit par Alvin West,
que Mr. DJ Premier vient cueillir l’auditeur. On ne prendra pas un gros
risque en affirmant qu’il sauve l’album en deux prods, tirant par la même
occasion Nas de sa torpeur. Dès le kick inaugural de 'Nas is like' le
sourire revient. Tous les ingrédients chers au maître new-yorkais sont là :
samples ciselés, beat fracassant, refrain scratché nerveusement. Nas se
lance alors dans un de ces egotrips cosmiques enflammés dont il a le secret,
et signe la tuerie que l'on connaît.
Après cet heureux intermède,
l’album s’écoule sur le même faux-rythme qu’il avait commencé : un
'K.I.SS.I.N.G' guimauvesque gluant, un 'Money is my Bitch' porté par un
bon beat et un rap énergique mais plombé par sa thématique matérialiste peu
imaginative et un 'Undying Love' sympathique, voire même très bon,
concluant "I
am..." de manière symbolique et significative puisqu’en partie
gâché par un pauvre refrain chanté. Mais c’est là pinailler ; quand on a
subi les pistes 6 à 11 et malgré tout passé l’épreuve, on ne s’arrête plus à
ce genre de détails.
Les fameux fans de la première heure avaient
crié à l’hérésie à l’écoute de certains titres de "It was written". Le projet "The Firm" n’avait
pas vraiment de quoi les rassurer. Leurs appréhensions quant au contenu de
"I am..." sont
justifiées : à quelques exceptions près, prods et raps semblent creux et
insipides ; par euphémisme, disons que ce disque n’est pas terrible.
Etrangement, en 1999, Nas paraît embourbé dans son succès et sa notoriété,
ne parvenant pas à s’arracher pour donner le meilleur de lui-même et
emporter ainsi l’adhésion de la "base" et du grand public, au contraire d’un
autre MC new-yorkais, originaire de Marcy et alors en pleine ascension.
Indéniablement décevant, "I
am..." conserve malgré cela un intérêt non négligeable : celui
d'avoir valeur de borne, de jalon sur l'ensemble de la carrière de Nas ;
un intérêt historique en somme. Le temps des fines esquisses et des premiers
succès passé, le MC s'attaque alors aux gros tubes. Rêvant sans doute son
troisième album comme le blockbuster satisfaisant tout le monde, il ne
réalise au final qu'un disque hésitant et pataud, qui paraît trébucher sans
cesse.
- Julien
01. Album intro
02. N.Y. State of Mind Pt. 2 (Nas / DJ Premier)
03.
Hate me now (Nas-Puff Daddy / Pretty Boy-D. Moet)
04. Small World (Nas / Nashiem Myrick)
05. Favor for a favor (Nas-Scarface / L.E.S.)
06. We will survive (Nas / Track Masters)
07. Ghetto Prisoners (Nas / Grease)
08.
You won't see me tonight (Nas-Aaliyah /
Timbaland)
09. I want to talk to you (Nas /
L.E.S.)
10. Dr. Knockboot (Nas / Track
Masters)
11. Life is what you make it
(Nas-DMX / L.E.S.)
12. Big Things (Nas
/ Alvin West)
13. Nas is Like (Nas / DJ
Premier)
14. K.I.SS.I.N.G (Nas / L.E.S.)
15. Money is my Bitch (Nas / Alvin West)
16. Undying Love (Nas / L.E.S.)