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Soklak
1977
Chronique par Anthokadi | Publiée le 25/06/2006
Sortie : 15 mai 2006
Durée : 55'37
Label : LZO Records
Format : CD
En
nos contrées, à la question "Qu'est-ce que
tu écoutes ?", deux types de réponses reviennent souvent : "Tout sauf du rap", d'une part, et "Tout sauf du rap français", d'autre
part. Le tout accompagné d'un relevé significatif du menton, genre : "Tu comprends, je ne m'abaisse pas à ça."
Paradoxe : ces dernières phrases sortent le plus souvent de la bouche de
rappeurs français, pourtant eux-mêmes en manque patent d'audience dans leur
propre pays. Comment prétendre être écouté des siens lorsque l'on est
soi-même ostensiblement sourd au travail de ses plus proches semblables ?
Sans doute nous autres chroniqueurs avons-nous notre part de
responsabilité dans la construction de ce début de honte de soi. Quelle est
en effet la dose de conditionnement dans l'élaboration de nos (dé)goûts ?
Nous hurlons au génie dès lors qu'il vient d'en face, et affichons par nos
silences un dédain poli pour la sueur des ouvriers d'ici. Peut-être en
va-t-il de cette ambiguïté comme de celle constatée côté asiatique ou
africain à chaque coupe du monde de football : hors les empêcheurs de
pistonner en rond que sont les entraîneurs européens, semble-t-il, point de
salut. Au fait, combien de chroniques d'albums francophones dans la presse
US ? Les données sont là : nombre d'artistes de l'Ancien monde multiplient
les sorties de qualité dans la plus impérialiste indifférence de leurs
propres compatriotes et, objectivement, tous ne méritent pas cela... OK,
tous n'ont sans doute pas inventé la pierre philosophale. Inversement,
derrière ces complexes de façade, se cache aussi la juste part d'humilité
de l'élève vis-à-vis de celui qui lui a permis de s'élever. Mais les
courbettes sont-elles toujours justifiées ? N'y a-t-il pas un seuil au-delà
duquel le respect systématique devient suspect ? L'idée n'est pas de créer
un Front National des chroniques. Juste d'inciter à plus de bienveillance
pour ce qui se crée juste à côté de chez soi. Alerter sur une contradiction
mineure aux conséquences majeures : l'érosion progressive de la fierté
d'être soi.
Ainsi l'album "1977", de
Soklak… Un projet venu de Montreuil, dans la foulée d'une street-tape parue
en 2005 - dont il recycle sans vergogne nombre d'excellentes phases. Un
disque qui sent bon le système D, bourré d'humour, de vitamines et de
sincérité. Un flow intelligible, des instrus énergisantes et des propos à ne
pas toujours prendre au second degré. Les scratchs sont de Demolisha ("Avec ce mec, c'est comme si on avait un trèfle
à quatre feuilles dans la culotte"), Thomas Broussard est à la
guitare, Fabrice Maïs à la basse et String Machine aux cordes. Et si l'hôte
se charge de presque tout, Opossum, Neasso, Drixxxé, Soul Children et Pescoo
Tonyo sont toutefois venus lui prêter main-forte côté instrus. Les invités ?
Ils sont au nombre de trois : Siaka (deux fois), Chase Phoenix et Sept, le
coéquipier de la 'Seventies team', fidèle à son schéma tactique de
placement en escaliers – avec une halte toujours au même palier, pour un
maximum de régularité... Le verbe est au beau fixe, et les thèmes sont
traités avec toute la fougue mêlée de distance que leur confèrent ces 29
printemps. Certes, certains angles d'attaque peuvent parfois sonner faciles
: les élites au pilori ('Politricard'), la guerre c'est mauvais
('Apatride', dont le texte sous-exploite peut-être le formidable écrin que
constituent les cordes de Clint Mansell et du Kronos Quartet), et
la-Star-Ac'-c'est-le-goulag ('Underground zero'). Mais là n'est sans
doute pas le plus important.
Le plus important ? Il s'agit
certainement de l'exposé par A + B de l'immense frustration accumulée par
toute une génération, à des degrés divers mais toujours pour de bonnes
raisons. "1977" ? L'année de naissance du MC français.
Un cru parmi d'autres pour une classe d'âge qui arrive aujourd'hui à
maturité et pour laquelle tout avait pourtant si bien commencé… La
génération 1977 ? C'est celle à qui Tom Sawyer donna l'envie d'être
américain ; pour qui Phileas Fogg aura à jamais une tête de lion et
D'Artagnan une tête de chien. Celle qui dévora "Rahan", "Fantômette" ou "Pomme d'api".
Celle qui était capable de mordre pour un sticker Panini, jouait au
blind-test sur son mange-disques et se baquait en caleçon flashy… C'est la
génération qui lançait encore des freesbees, se fabriquait son arc et ses
flèches ou squattait chez les potes pour jouer au circuit. Celle qui roula
ses premiers patins sur du Gérard Blanc, du Roch Voisine ou de la lambada,
et qui connut le manque sur du Beverly Craven, du François Feldman ou de
l'Elsa. C'est la génération qui ambiança ses premières boums sur du MC
Hammer, du Benny B. ou du A-Ha et s'interrogea longtemps sur les arguments
musicaux de Stéphanie de Monaco, Samantha Fox ou Sabrina… C'est celle qui
déjeuna devant "Dessiné
c'est gagné", "L'académie des 9" ou Marc
Toesca, et qui dut attendre ses dix-huit ans pour s'apercevoir que François
Mitterrand n'était pas né président. Celle qui crut en Dorothée, en Ben
Johnson ou en la main de Vata, qui plana devant "Croq'Vacances", les pubs pour
Bondex ou celles pour Banania... C'est la génération qui s'extasia sur
"Cocoricocoboy", Edwin Moses et la raie de
Marie-France Cubadda, qui s'esquinta le coccyx à essayer de faire comme
Amara Simba, et se déglingua les doigts sur "Out
run", "Double
dragon" ou "World cup Italia"… Celle qui jouait encore
dehors après l'école, traversait le périph en BMX et construisait à la
moindre occase des cabanes dans les arbres. C'est cette génération
pas-de-chance qui – sauf redoublement - étudia la R.F.A. l'année du 'Wind
of change', puis l'U.R.S.S. l'année de l'éclatement, entre deux pannes
du projecteur de diapos, trois batailles de craies et un sniffage de colle
Cléopatra. Celle qui connut les C.P.P.N., essuya les plâtres de la réforme
du bac et vivra toute sa vie dans la nostalgie du 12 juillet de sa
vingt-et-unième année…
"Le temps
s'écoule comme une toile de Dali"… Assurément, Soklak est de cette
génération-là. "A quoi tu penses quand tu
fais le bilan de nos vies de pitres ?" ('Sonore Cyanure')… Une
génération en mal de taf ("Aux entretiens
d'embauche, j'appelle le patron fiston"), qui n'a plus guère foi
en ses institutions ("Ces cons sont
assermentés, quant à moi je suis assez remonté") ou en l'Eldorado de
son enfance ("Deux colombes gisent auprès
du dormeur du val, tous trois tués par des GI's"). L'amitié ? Il y
a longtemps que Soklak en est revenu ("Mes
amis, je peux les compter sur les doigts de pied d'un unijambiste qui
s'apprête à poser une béquille sur un champ de mines…"). Idem pour
les rêves ("Je vis dans le rêve, car je
rêve de vivre") ou pour les dernières illusions propres au milieu
("Pas de place pour le playback ni pour les
putes dans mes clips : Bibi c'est pas Tupac").
Difficile de
faire plus terre à terre. Heureusement, il reste à Soklak une arme imparable
: l'humour. Chez lui, plus c'est gros, plus ça passe. Entre autres
exemples de cette gouaille, il faut entendre l'invraisemblable rêve
érotique qu'il raconte à sa copine dans '14h00 du mat', sur fond de
'Porque te vas'. Une chronique de la lose façon Fisto, Faf Larage (période
'Le fainéant' et 'Putain de soirée de merde') ou même le Jacques Brel du
'Knokke-le-Zoute tango' : "Le problème,
c'est sa ceinture de chasteté ; faut que j'appelle Monseigneur pour qu'il
la fasse péter. J'ai changé d'avis et j'essaie au chalumeau ; ça sent le
poulet rôti… Merde ! Je lui ai grillé le maillot."
Bourrin,
le Soklak ? Ou plus simplement "en
chien", comme tous ceux qui ont connu la fin d'une longue liaison et
savent que l'eau passera sous bien des ponts avant d'en retrouver une
autre, forcément de moindre intensité ? Un début de réponse se situe en
piste 13. Avec 'Adrenaline', hommage d'une rare ferveur rendu à l'art
pictural urbain ("Juste un remède au teint
cadavérique qu'affichent leurs villes malades"), la valeur ajoutée
de l'album s'intitule en effet 'After "L."'… "L'amour c'est douloureux, Brel nous avait averti" : slow
qui tue pour les uns, qui rend plus fort pour les autres. Propos amer comme
rarement, désenchanté comme un texte de Laurent Boutonnat ou un médaillé de
guerre dans les rues de Luanda… "Ma plume
titube et zigzague, évitant les auréoles salines, et quand le love se
dérobe, pas facile de rester digne. Mon cœur pisse le sang, la musique en
guise de pansement. Augmente le volume, steuplait, ça atténue le
pincement" : Soklak nage ici en plein Oxmo, période "L'amour est mort", aux côtés de Sylvain
Wiltord ("Il fait froid dans mon lit le
soir" confiait récemment le footballeur à un journaliste étonné) :
"Il pleut sur ton cœur, ta princesse est
partie. Tu rejoins l'envers du décor et les rencontres sur
A.Z.E.R.T.Y."… L'humour n'est pourtant jamais loin ("Je veux pas d'une femme qui paie de la sape à
son Yorkshire, ou une qui s'illustre dans la tise, dit "je m'en
bats les couilles" et jure sur sa
mère"), mais visiblement le cœur n'y est plus. Par la force des
choses, un tri s'est opéré ("Pas besoin
d'une michtonneuse qui la joue bourgeois bohême, qui voudrait changer le
monde alors qu'elle en est un des problèmes"), et l'heure est aux
résolutions. D'"Amour toujours",
l'auteur est passé à "Plus jamais
ça". Il y a fort à parier que l'on ne l'y reprendra plus, ou plutôt
plus comme ça : "Je veux pas que ma
marmaille soient des gosses du divorce, et qu'ils découvrent trop tôt que
l'amour est rare et ce monde féroce (…) Tu t'apprêtes à rentrer dans les
rangs de ceux qui pensent que l'amour n'existe plus et que la démographie
se limite à une gigantesque histoire de cul…"
Par les chattes
échaudées, Soklak craint désormais l'eau froide – "Maow maow", dirait l'intéressé. Cette sincérité confère une
résonance universelle à cet album a priori strictement personnel. L'envie
de dire en est la fin, celle d'en vivre le moyen. En cela il s'inscrit
dans une lignée bien connue. Celle boycottée d'office par quelques hexagons
parfois bien exigus, avides de "Tout sauf
du rap" ou de "Tout sauf du rap
français". Puisse-t-il continuer à avancer ainsi, comme tant
d'autres, malgré les contradictoires paradoxes de ces fières contrées qui
sont les nôtres.
01. Intro (Soklak /
Soklak-Demolisha)
02. Antipodes (Soklak /
Soklak-Thomas Broussard-Demolisha)
03. 14h00 du
mat' (Soklak / Soklak)
04. Pas de place
(Soklak / Neasso-Thomas Broussard)
05. Politricard (Soklak / Soul Children)
06. Instable équilibre (Soklak / Neasso)
07. Sonore cyanure (Soklak-Siaka / Soklak-Thomas Broussard)
08. Seventies team (Soklak-Sept /
Neasso-Fabrice Maïs-Demolisha)
09. Adrenaline
(Soklak / Drixxxé-Demolisha)
10. Underground
zero (Soklak-Chase Phoenix / Pescoo Tonyo-String Machine-Demolisha)
11. Libre style (Soklak / Opossum)
12. Apatride (Soklak-Siaka / Soklak)
13.
After "L." (Soklak / Soklak)
14. C'est pas quand (Soklak / Neasso)
15. Outro from Zeltron (Soklak)