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La Rumeur
Regain de tension
Chronique par Reivax | Publiée le 14/11/2004
Sortie : octobre 2004
Durée : 40'57
Label : La Rumeur Records
Format : CD/Vinyle
Avec "L'ombre sur la
mesure", La Rumeur avait enfoncé le clou d'un triptyque implacable
amorcé dans ses trois premiers volets : combattre les travers de
l'industrie du disque ; pointer du doigt les ravages passés et présents du
colonialisme ; lutter contre le dépérissement institutionnel des quartiers.
La noirceur du constat contrastait avec la clarté du propos, pour un album
finement écrit et patiemment élaboré. Pour ce qui est de ce "Regain de tension", l'ombre qui plane sur la presque
totalité des morceaux est celle du procès inique que leur intente le
ministère de l'Intérieur pour diffamation, et le temps de la mesure n'est
donc plus de rigueur. S'apprêtant à se défendre œil pour deuil et dent pour
sang, ce nouvel album est à l'image du contexte qui l'a vu éclore : le
fruit d'une haine dont les racines ont trop macéré dans le déni d'infamie
pour qu'on puisse à présent la contrôler. Si, dans l'album précédant, La
Rumeur avait sans conteste atteint le cœur des cibles visées, celui-ci a été
conçu comme une décharge de plus sur des cadavres qu'ils comptent bien
cribler de balles. Un disque exutoire, en somme.
Mais de telles
intentions n'échappent pas à la mise en accusation. A plus d'un titre, cet
album constitue un risque. Tout particulièrement, le risque artistique de
s'enfermer dans un rôle de martyr, de se plaire à accentuer les traits de
leur identité jusqu'à n'être plus que de vulgaires caricatures. La
pochette de l'album, sacrifiant au rite iconographique, semble d'ailleurs
annoncer ce virage. "Heureux dans mon cliché" confirme Ekoué dans
'Les mots qui me viennent'. On craint La Rumeur définitivement passée du
côté des "conformistes de l'anti", comme tant d'autres avant eux. Une
écoute attentive s'impose pourtant aux sceptiques. Certes, on est loin des
récits scénarisés et des fines descriptions sociales, mais tel n'était pas
le but ici. L'affrontement direct est de rigueur, et s'il est vrai que
Philippe ou Ekoué se laissent parfois aller à la facilité, l'ensemble
s'avère finalement plus que correct et assume parfaitement sa fonction
d'exutoire, relayé par un Hamé à la verve incisive : "Inscrivez
greffier, le prévenu n'exprime aucun regret !".
Autre danger,
celui de réduire à néant l'identité sonore installée à l'occasion du
premier album – colorée au jazz et nappée d'une certaine ambiance
cinématographique - au profit d'une tonalité plus synthétique ébauchée avec
la réédition de "L'ombre sur la mesure". Si le
résultat s'avéra imparable pour 'Nous sommes les premiers sur…', ce fut
loin d'être le cas pour 'Le dortoir des grands' ou 'La théorie du
tonton'. 'L'encre va encore couler' répond d'entrée aux questions
qu'on était en droit de se poser, sur un riff court et tendu annonçant un
climat oppressant. Le reste des productions se charge de poursuivre dans la
même veine, à base d'instrus chargées d'électricité, souvent relevées de
notes de synthés entêtantes témoignant de ce "regain de tension". Soul G,
seul en l'absence de son acolyte Kool M, s'en sort plutôt bien au final,
mais sans coup d'éclat ni grand brio. Il assume en fait un rôle de second
plan, ses instrus n'ayant d'autre but que de servir de support pour des
voix martelant jusqu'à épuisement leurs plus franches rengaines.
Pour la défense des prévenus, on invoquera en tout cas la puissance
de la déflagration que constitue chaque couplet. 40 minutes de son c'est
peu, certes, mais l'intention et la volonté manifestées dans chaque strophe
justifie l'existence d'un album compact et dense. Un pavé, voilà ce
qu'est ce disque, un cocktail rapologique brut et sans fioriture :
"Passe-moi l'étoffe, la bouteille et l'essence que je te montre
comment ces enculés se balancent dans tous les sens" rappelle Philippe
dans le fameux hymne 'Nous sommes les premiers sur…' qui fait ici office
de bonus track. 12 titres, 11 inédits. Fini le temps des interludes, de la
prise de recul, et de la finesse des concepts ; place à l'urgence, à
l'impact des mots. Une tension palpable pour mettre fin aux palabres.
En terme de rafale verbale, l'enchaînement au milieu du disque de
'Soldat Lambda', 'P.O.R.C.' et 'Inscrivez greffier' s'impose dès lors
comme un exemple. Le titre 'P.O.R.C.' – qui vaut surtout pour la puissance
de son refrain – s'y révèle ainsi bien meilleur qu'isolé au sein d'un
pauvre maxi 1 titre. Quant à 'Inscrivez greffier', il reste le sommet de
l'album, l'affront ultime aux institutions exécuté par Hamé, déjà auteur
de l'article qui sera bientôt jugé. Celui-ci ne démontre d'ailleurs aucune
faiblesse tout au long du disque et confirme tout le bien qu'on pensait de
lui, tout en prenant soin d'accélérer par moment son débit. Au registre des
satisfactions, on n'oubliera pas Mourad dont la faible présence est
compensée par la netteté de ses apparitions lors des morceaux collectifs où
son flow coulé, moins régulier que les autres, apporte des variations
intéressantes.
Verdict : une écriture moins soignée, privilégiant
souvent l'insulte et le premier degré, et un habillage sonore plus anonyme
font de cet album un essai moins intemporel que son prédécesseur. Ce disque
épidermique constitue néanmoins une piqûre de rappel dont on a de quoi se
satisfaire ; quand l'aiguille perce les tympans, c'est un long frisson qui
vous traverse l'échine. Certains resteront nostalgiques de "L'ombre sur la mesure", mais dans le contexte actuel,
le choix de la force plutôt que la finesse s'avère pour le moins efficace.
- Reivax
01. L'encre va encore couler (Ekoué / Soul
G)
02. A nous le bruit
(Hamé-Ekoué-Mourad-Philippe / Soul G)
03. Ils
nous aiment comme le feu (Ekoué-Hamé / Soul G)
04. Soldat lambda (Philippe / Soul G)
05. P.O.R.C. (Pourquoi On Resterait Calme)
(Ekoué-Hamé-Philippe / Soul G)
06. Inscrivez
greffier (Hamé / Soul G)
07. Nom, prénom,
identité (Ekoué-Philippe / Soul G)
08. Paris
nous nourrit, Paris nous affame (Ekoué-Philippe-Mourad-Hamé / Soul
G-Serge Teyssot-Gay)
09. Les mots qui me viennent
(Ekoué / Soul G)
10. Quand le diable est au
piano (Philippe-Ekoué-Mourad-Hamé / Soul G)
11. Maître mot, mots du maître (Hamé / Soul G)
12.
Nous sommes les premiers sur… (Ekoué-Philippe /
Soul G)
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