Lords of the UndergroundHere come the Lords
Chronique par Greg | Publiée le 07/11/2004
Sortie : 1993
Durée : 64'06
Label : Pendulum Records
Format : CD/Vinyle
Pour écouter "Here Come the
Lords", la procédure est très simple. Il faut simplement appuyer une
fois sur "Lecture", puis laisser l’album se dérouler jusqu’au bout. Il est
donc inutile de devoir débusquer les morceaux réussis en sautant les six
tracks moyens et les trois étrons musicaux patentés qui leur font écran.
Certes, le premier album de ce groupe né en 1990 dans le New Jersey avait
été précédé d’un lot de singles devenus rapidement autant de hits. Mais le
reste des morceaux qui composent "Here Come the Lords"
ne fait pas dans le remplissage. Comme un certain nombre de
productions de la même année – voir la playlist "1993" – le premier LP des
Lords of The Underground, incontestablement le meilleur, est d’une cohérence
sans failles et d’une efficacité qui ne l’est pas moins. D’un côté, l’album
développe une texture sonore bien spécifique, dont le style est facilement
reconnaissable à l’oreille ; les timbres aigus et les débits toniques des
deux rappeurs, Doitall et Mr Funke, n’y sont pas pour rien. De l’autre, il
témoigne également du style caractéristique d’une époque, que le reste de la
décennie a lentement asphyxié. Très homogène sans être répétitif, "Here Come the Lords" avant tout est un album ludique.
Il remplit parfaitement un cahier des charges sans prétention : faire du rap
sombre mais récréatif. Ce que le "Blowout Comb"
des Digable Planet est à la torpeur enfumée, "Here Come the Lords" l’est au réveil énergique : un
must. Garanti sans déchet.
On peut s’épargner sans dommage une
explication de textes. Comme le titre de l’album le laisse deviner, on ne
trouve guère chez les Lords de quoi s’acheter une bonne conscience sociale –
ou alors à très bon marché. Quand Doitall et Mr Funke font vaguement dans le
conscient et le préventif, comme sur 'Grave Digga', ça ne vole pas bien
haut. Peu importe. Les propos ne font ni dans la narration énervée, ni dans
la description froide et désespérée. Evoquant la galère sur 'Sleep for
Dinner', ils la jouent assez fine, à l’humour plutôt qu’au misérabilisme.
Malgré ce que le nom du groupe pourrait faire croire (et craindre), les
seigneurs de l’underground n’épuisent pas leur temps à nous persuader qu’ils
sont les seuls, les vrais de vrais, les authentiques gardiens du temple.
Même dans les dénonciations coutumières des wack MC’s (exercice peu risqué
consistant à tirer sur l’ambulance en donnant des noms de toute façon peu
crédibles) et dans les egotrips qui vont avec, les Lords versent dans le bon
enfant, et évitent de se prendre trop au sérieux.
Doitall et Mr
Funke font dans le ludique et le bondissant. Pas mal de déconne, même si le
ton est indéniablement ténébreux, et beaucoup de technique. Le sens des mots
importe moins que le plaisir de jouer avec les assonances. Et à ce jeu là,
les deux rappeurs sont redoutablement complémentaires. A plusieurs reprises,
ils ne se content pas de débiter platement leurs couplets à tour de rôle, en
faisant surtout bien attention de ne pas marcher sur les plates-bandes du
voisin. Non : ils se renvoient le micro, s’interpellent, jouent aux
questions/réponses, interrompent leurs couplets. Les deux compères n’ont
sans doute ni la voix ni le charisme qui leur permettaient de se hisser au
rang des « grands rappeurs ». Mais leur aisance et leur agilité ne sont
jamais prises en défaut. Leurs flows terriblement dynamiques savent prendre
l’auditeur à contre-pied, comme sur 'Lord’s Prayer', qui n’a rien d’un
sermon lénifiant. Doitall et Mr Funke n’ont d’ailleurs aucun mal à éclipser
leurs invités, inconnus au bataillon. D’autant que si DJ Lord Jazz fait
merveille aux platines, il ne convainc pas franchement derrière un micro (il
place quelques phases anecdotiques sur 'Lord Jazz Hit Me One Time').
Les excellents 'Funky Child', 'Grave Digga' et le célèbre
'Chief Rocka' démontrent sans peine la dextérité entraînante de Mr Funke
et Doitall. Il faut dire que les deux MC’s ne sont pas trop mal épaulés,
puisqu’ils se promènent sur des productions concoctées par Marley Marl et
K-Def… Les beats sont rapides et nerveux ('Madd skillz', 'Flow On',
'Psycho', dans des styles sensiblement différents), donnant un son sec et
claquant. Travaillée mais sans fioritures, l’ambiance est terriblement
homogène tout au long de l’album. Les breaks omniprésents et les influences
jazz noircies font un excellent support pour les phrasés impeccables de Mr
Funke et Doitall. Marley Marl et K-Def savent faire des sons à la fois bruts
et « funky » (au bon sens du terme, s’il y en a un…), en privilégiant les
échantillons cuivrés et quelques effets sobres. Et leur technique de
sampling ne se résume pas à refourguer telle quelle la structure de hits des
années 70 poussés de 20 bpm et « enrichis » d’un nouveau kit de batterie… De
plus, la complémentarité entre voix et sons est continûment rehaussée par
les prestations vinyliques de DJ Lord Jazz, qui parsème cuts et scratchs
bien sentis sur à peu près chaque morceau. Deux rappeurs, un DJ. L’air du
temps aidant, "Here Come the Lords" ne nous
inflige ni chœurs sirupeux, ni digressions sonores pseudo-électroniques. Les
LOTUG ont eu une suite de carrière assez chaotique, livrant tout de même un
efficace "Keepers of the Funk". Avec "Here Come the Lords", sous une forme des plus
classiques, ils donnent naissance un album qui donne toujours autant de
frissons dix ans après.
- Greg
01. Here Come The Lords
(Doitall – Mr Funke / K-Def)
02. From Da
Bricks (Doitall – Mr Funke – Jam C / K-Def)
03. Funky Child (Doitall – Mr Funke / Marley Marl – K-Def)
04. Keep It Underground (Doitall – Mr Funke /
Marley Marl)
05. Check It [remix] (Doitall –
Mr Funke / Marley Marl)
06. Grave Digga
(Doitall – Mr Funke / Marley Marl)
07. Lord’s
Prayer (Doitall – Mr Funke / Marley Marl)
08. Flow On (New Symphony) (Doitall – Mr Funke – Sah B /
Marley Marl)
09. Madd Skillz (Doitall – Mr
Funke / Marley Marl – K-Def)
10. Psycho
(Doitall – Mr Funke / Marley Marl)
11. Chief Rocka
(Doitall–Mr Funke / K-Def)
12. Sleep For
Dinner [remix] (Doitall – Mr Funke / Marley Marl)
13. L.O.T.U.G. (Doitall – Mr Funke / K-Def)
14. Lord Jazz, Hit Me One Time (Make It Funky) (Doitall –
Mr Funke / K-Def)
15. What’s Goin’ On
(Doitall – Mr Funke / Marley Marl)