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Nas
Stillmatic
Chronique par JB | Publiée le 13/02/2002
Sortie : 11 décembre 2001
Durée : 68'01
Label : Columbia
Format : CD/Vinyle
La barre
était très haute. Trop. En 1994, avec "Illmatic",
un jeune MC du Queens arrive dans le rap comme le Messie. Accompagné par une
dream team de production (Pete Rock, Large Professor, DJ Premier), Nasir
Jones, dit Nas, révolutionne l’Histoire du rap en dix titres. Incarnant la
vie du ghetto en mêlant de façon limpide technique et sens, il influencera
par la même toute une génération de rappeurs. Sept ans après, ce premier
opus symbolise pour beaucoup d’auditeurs un temps révolu. Deux ans plus
tard, "It was written" sortait en grande pompe.
Un album réussi, succès mondial, et déjà, les premières grimaces sur le
visage des apôtres d’"Illmatic". Puis vinrent
"I am…" et "Nastradamus", sortis coup sur coup. Deux albums que le
public adore haïr, la faute à plusieurs collaborations hasardeuses, des
thématiques limites, et des choix de productions déroutants, qu’une bombe
comme ‘Nas is like’ ne suffirait pas à faire pardonner. Renié par ses fans
de la première heure, attaqué par ses pairs, Nas s’approche alors
dangereusement du cimetière des talents gâchés. Bref, on a tout reproché à
Nasty Nas, on a point du doigt ses contradictions, ses dérives, ses
fantasmes d’une vie de rue dont il n’aurait été que le témoin. On s’offusque
de le voir collaborer avec Puff Daddy et d’endosser le costume de Nas
Escobar, en oubliant qu’il avait pourtant annoncé la couleur dès New York
State of Mind : "Be havin dreams that I'ma gangster -drinkin Moets,
holdin Tecs Makin sure the cash came correct".
Dans un contexte
pareil, comment juger son nouvel album, "Stillmatic" ? Les intentions du titre sont bien trop
surlignées pour faire longtemps illusion chez les nostalgiques de son
premier effort solo. D’une part, Nas ne peut plus humainement faire un album
du calibre de "Illmatic". Il le dit lui-même :
"Toute ma vie de 0 à 20 ans était dans Illmatic". Il prévient
donc dès l’intro, sur les violons enjoués des Hangmen 3 : "They
thought I'd make another "Illmatic", but it's always forward I'm movin',
never backwards stupid here's another classic". D’autre part, le rap a
bien changé en sept ans : Nas est aujourd’hui un rappeur plein aux as comme
tant d’autres, et les poids lourds de la production préfèrent souvent le
keyboard aux samples. Rien que pour ça, une bonne partie des fans de "Illmatic" enterreront cet album après une écoute.
D’autres y prêteront attention seulement pour connaître le résultat du
troisième match de la série de playoffs qui oppose Nas à Jay-Z. Tant pis
pour eux, car "Stillmatic" s’impose finalement
comme une très bonne surprise.
Concernant la suite de son beef avec
Sean Carter, la réponse est donnée très vite, et rassure en partie sur
l’état de forme de Nasty Nas. Comme dans "The
Blueprint", c’est dès la plage 2 qu’arrive THE answer. Jay-Z avait
fait très mal avec 'Takeover', et rares étaient ceux qui croyaient Nas
capable de se relever d’une telle claque. Et pourtant… Dans 'Ether', Nas a
la force de Rocky Balboa qui démonte Apollo Creed. Surpuissant : "My
child, I've watched you grow up to be famous, and now I smile like a proud
dad, watchin his only son that made it, you seem to be only concerned with
dissin women, were you abused as a child, scared to smile, they called you
ugly ?". Aïe. Utilisant l’ironie, la critique lucide ou le
trash-talking pur et simple ("Foxy got you hot 'cause you kept your
face in her puss, what you think, you gettin girls now 'cause of your
looks?"), Nas prend une revanche éclatante sur son "adversaire". On
peut penser ce que l’on veut sur la finalité de ce beef, toujours est-t-il
qu’il agit comme un catalyseur pour les deux artistes. Car comme dans
l’album de Jay-Z, on trouve dans "Stillmatic" des
morceaux particulièrement enthousiasmants.
Conscient que sa
crédibilité de MC était salement compromise, Nas se livre à quelques
exercices de style brillants, histoire de remettre les pendules à l’heure.
Dans Rewind, il raconte une histoire en commençant par la fin. Le morceau,
inspiré par le film "Memento", mériterait d’avoir
une version "forward" pour mieux en saisir les subtilités : "The smoke
goes back in the blunt, the blunt gets bigger in growth, Jungle
unrolls it, put his weed back in the jar, the blunt turns back into a cigar.
We listen to Stevie, it sounded like heavy metal fans, spinnin records
backwards of AC/DC". Il met également son flow à l’épreuve dans 'One
Mic', en le faisant monter en intensité suivant l’évolution du beat.
L’instru, tour à tour planante et nerveuse, est une réussite, produite par
Chucky Thompson, qui y reprend les percussions de 'In the air tonight'
(Phil Collins). Sans doute le meilleur track de l’album. Il est également à
la console pour 'Smokin’', mais propose cette fois un son de clavecin en
plastique plutôt dispensable.
L’élaboration de cet album a dû se
faire dans la douleur, Nas faisant souvent référence à son passé, à la
gloire et ses désillusions, ainsi qu’à ceux qui ont voulu sa chute. Noyé
sous les critiques, il décide de faire le ménage. Dans 'Got ur self a…',
il balance un égotrip ultra-efficace sur une instru entêtante de Megahertz,
qui réussit à mêler synthétiseur, boucle de piano et guitares. Après Jay-Z,
il continue son opération "fermeture de gueules" dans 'Destroy and
Rebuild', où il taille à l’affilée Cormega, Prodigy et Nature. L’instru
brille par sa simplicité et la puissance du beat, et on regrette presque
qu’elle n’ait pas été utilisée pour 'Ether'. Mais Nas ne se contente pas
de répondre aux attaques, il se remet également en question, notamment dans
You’re da man : "it's funny I once said... If I, ever make a
record, I take a check and put something away for a rainy day to make
my exit, but look at me now, ten years deep, since the project bench with
crack in my sock sleep, I never asked to be top of rap's elite, just a
ghetto child tryna' learn the traps of the streets".
Seul
problème de Nasir Jones : il ose encore les grands écarts les plus
improbables. On le sent tiraillé entre ses personnages de Nasty Nas et Nas
Escobar : d’un côté, il murmure "fuck the cars, fuck the
jewelry" dans 'One Mic', et de l’autre il ne peut s’empêcher de
s’auto-niveller vers le bas avec 'The Flyest' ou 'Braveheart Party'.
C’est le principal bémol de cet album, Nas est une contradiction ambulante,
à la fois prêcheur moraliste et super-thug écervelé. Par ailleurs, il
n’est pas encore tout à fait guéri de ses vieux démons : faisant parfois
preuve d’humilité, il peut par la suite multiplier les images bibliques et
les références à Tupac ("Me and pac were soldiers on the same
struggle"). On doute alors de la spontanéité de sa démarche, et à
l’écoute de 'Rule' (une sympathique-mais-facile reprise de Tears for
Fears), on constate que l’album devrait plutôt se
nommer…Nastramatic.
Les productions de Megahertz et Swizz
Beats font figure d’exception sur l’album. Pour la majorité des instrus, le
sample prédomine, en partie grâce aux old timers déjà présents dans "Illmatic" : égal à lui-même, DJ Premier fait du DJ
Premier dans '2nd Chilhood', très bon titre low-tempo dans lequel Nas
évoque l’irresponsabilité des habitants du ghetto. Large Professor produit
quant à lui le beat old schoolesque de 'Rewind' et l’excellent 'You’re da
man', avec son sample de violons séquencé. Les cordes de 'The flyest',
'My country', 'What goes around', et 'Every Ghetto', s’accordent
parfaitement avec la voix du MC, qui retrouve sa plume acerbe envers
l’Amérique : "The China-men built the railroad, the Indians saved the
Pilgrim, and in return the Pilgrim killed 'em, they call it it
Thanksgiving, I call your holiday hell-day, cause I'm from poverty,
neglected by the wealthy" ('What goes around').
En faisant
abstraction de la charge historique de son premier album, Nas fait un come
back réjouissant avec "Stillmatic". En évitant
presque tous les écueils inhérents à ses précédents albums (featurings
forcés, instrus transgéniques), il réussit enfin à livrer un album varié et
plutôt cohérent, prouvant ainsi que le MC légendaire qui sommeillait en lui
depuis sept ans n’a pas encore disparu. "Stillmatic" compte suffisamment de réussites pour
plaire à la fois au nostalgique le plus borné et au fan de rap New-Yorkais
le plus hype. Cependant, Nas doit encore élever le niveau pour retrouver son
aura d’antan, et on espère que ce retour gagnant n’est pas qu’un simple feu
de paille destiné à impressionner ses détracteurs.
- JB
01. Stillmatic (The intro) (Nas / Hangmen 3
Productions)
02. Ether (Nas / Ron Browz)
03. Got ur self a… (Nas / Megahertz)
04.
Smokin’ (Nas / Nas)
05. You’re da man (Nas / Large Professor)
06. Rewind (Nas / Large Professor)
07. One mic (Nas / Chucky Thompson)
08. 2nd childhood (Nas / DJ Premier)
09. Destroy and rebuild (Nas / Baby Paul)
10. The flyest (Nas-AZ / L.E.S)
11. Braveheart Party (Nas-Mary J. Blige / Swizz Beats)
12. Rule (Nas-Amerie / Track Masters)
13.
My country (Nas / Lofey)
14. What goes around (Nas / Salaam "The Chameleon" Remi
15. Every ghetto