Nos 25 morceaux du second semestre 2018
rap francophone

Nos 25 morceaux du second semestre 2018

Tous les six mois, L’Abcdr propose en vingt-cinq titres un panorama du rap francophone. Retour subjectif sur ce second semestre 2018.

Al – « Le vertige des HLM » feat Casey,  B.James & Prodige

Malgré une certaine longévité, Al donne l’impression perpétuelle de revenir comme « Gennaro du Honduras. » Parmi les sons lugubres et saturés, les productions aux touches rock et BO d’une vie anxiogène qui font la couleur dominante de Punchlife, un featuring avec l’équipe Anfalsh. De quoi consoler de leur absence collective sur 93 Empire – il faut avouer que ce n’est pas le genre de la maison, les « accolades » entre copains. Les quatre excellent dans le registre caustique et livrent certaines des punchlines les plus redoutablement politiques de l’année, à l’heure où « être bresom » revient à une sorte de posture esthétique en quête d’originalité, ou à la tournure favorite d’un commentateur fainéant. « Pour eux : un bon Noir est un Noir mort / Moi c’est pareil à l’égard des porcs / Mon cousin je suis un bounty inversé, je suis encore plus noir à l’intérieur qu’en dehors » crachera B.James pour calmer tout le monde. Quant à Casey, elle actualise légèrement son flow à la perfection, calée au millimètre sur le beat, retrouve son écriture suggestive et corrosive, et par conséquent fait encore plus languir le rap français de son retour. – Manue

Dinos – « Placebo »

Alors qu’il revisitait sa jeunesse avec une honnêteté touchante sur son album Imany, Dinos semble maintenant prêt à s’attaquer aux troubles de son présent. Sur “Placebo », le rappeur de 25 ans se plonge en tout cas dans ses émotions la tête la première. Entre solitude et figures de styles mathématiques, Dinos prouve une nouvelle fois sa capacité à toucher l’auditeur en plein coeur en évoquant la tristesse d’une relation passée (sans non plus en faire des caisses) sur le piano grave d’une production signée Chapo et Heizenberg. Simple, mélodique, épurée de toute lourdeur, “Placebo” est une chanson diablement efficace dans laquelle le rappeur de La Courneuve fait corps avec les mélodies proposées par ses producteurs. Du vrai bon travail d’équipe. – Brice

Flynt – « Dos rond »

Dans Ça va bien s’passer, un album porté davantage par l’introspection et le “je”, la description extérieure et le “on” de “Dos rond” forment un contre pied. Il y a bien cette première personne au refrain (“Main dans la main avec mes démons, j’essaie de couper les ponts”), mais elle est comme une place de bus occupée aléatoirement, et qui passe devant des familles qui cherchent la vérité, “un gosse qui lave ton pare brise au feu” et “des quartiers gangrenés par le produit”. “La réalité dépasse l’addiction”, ajoute Flynt, dans un texte à la lumière crue, où les quelques traits d’esprit dont il a le secret, et qui éclairaient autrefois sa ville, sont ici cachés par la brume (“choses promises, chomdu”), au même titre que les rares motifs de satisfaction, de maigres consolations (“quelques lascars sous un hoodie, au moins ici les fachos se font tout p’tits”). Au sein d’une année chargée pour BBP (Dinos, Timal, Dosseh, Hornet La Frappe), le producteur habitué des ambiances en lévitation et des notes jouées à l’envers apporte ici un peu plus de pesanteur, avec ce piano qui semble tiré d’une adaptation en film d’un roman noir. « Dos rond » plante ainsi le décor dans lequel Flynt le quadragénaire tire ensuite le bilan de sa vie. Le morceau fait surtout rencontrer l’observation froide et chirurgicale de l’école Paris Nord avec la mise en musique vertigineuse d’un des architectes du son PNL. Rien que pour ça, ces quatre minutes et demie valaient bien qu’on prenne notre “mal en patience” et attende six ans pour un nouvel album de Flynt. – Raphaël

Tengo John – « Tous les garçons »

Sur la Multicolore Mixtape, Tengo John exprimait sa différence, narrait ses rêves et se demandait pourquoi les plus belles choses sont souvent les plus douloureuses. Les mots feutrés des premiers projets ont laissé place à un dévoilement mené à la première personne. Après avoir exorcisé sa part de ténèbres, Tengo veut désormais faire comme tous les garçons et les filles de son âge en goûtant à un bonheur qui lui est longtemps resté étranger. Une belle rencontre amoureuse a donné ce morceau empli à la fois d’une insouciance juvénile et d’une maturité vétérane. Cette dualité est accentuée par les différentes voix proposées par Tengo sur ce titre, entre le grave des couplets et les aigus du refrain et des ponts. « Tous les garçons » sonne comme une éclosion printanière d’une fleur bloquée trop longtemps dans l’obscurité ou comme l’explosion d’un astre sous la pression atmosphérique, il est plein et entier, à l’image du rappeur. – Ouafa

LuXe – « Fascinant »

En ouverture, un sample de 50Cent : « Hustler’s ambition ». Il est question de choix de vie et de cuisiner de la came. LuXe, sur ce morceau comme tout au long de LeXington écrit l’existence d’un débrouillard dans les rues d’une ville hostile. Les histoires qu’il raconte sont les siennes et prennent place à New York, où sa vie se fait. Alors sur « Fascinant », il convoque quelques figures saintes de la Grosse Pomme : Biggie, Prodigy, AZ. Et comme lui vient de France et de la danse, il cite aussi Booba et BoubaColorz. Nul besoin d’en rajouter des tonnes, le rap de LuXe est orthodoxe, strictly hip hop pourrait-on dire. Le emcee proche de L’Entourage refuse la catégorisation « old-school », préférant parler d’une musique atemporelle. C’est un choix que l’on respectera, d’autant plus qu’à la différence de la vague revival qu’a connu le rap français au début des années 2010, LuXe propose un contenu profondément ancré dans la réalité la plus crue. En fermeture de « Fascinant », un autre sample de 50Cent : « This is for my niggas on the block. » – B2

Hatrize – « Gratte-ciels »

« Renverse le monde pour voir, il se pourrait que tu y trouves du sens. » Avant de prononcer cette phrase, Hatrize rappe un texte qu’il a intitulé « Gratte-ciels. » Ville qui se cabre lors d’un glissement de ter-ter, théorie du ruissellement jetée du soixante-septième étage et mors insérés dans le canon des armes du maintien de l’ordre, tel est ici le décor. Trois minutes et dix secondes durant, la présence d’Hatrize fait glitcher les étoiles, froisse les cordes vocales d’un lointain autotune et ramène la sensation d’apesanteur dans les bras de la gravité terrestre. « Je termine les phrases que le futur commence » dit-il dans ce monologue sur un beat où s’entendent les pulsations des artères urbaines prêtes à gronder. « J’ai l’impression de regarder un film qui n’est pas encore sorti » lui a répondu quelqu’un en écoutant pour la première fois les cinq titres de Nulle part où le silence. Grammaire d’anticipation pour musique qui un jour ne sera plus de la fiction. – zo.

Alpha 5.20 – « Crépuscule des Empires » feat. Sofiane

Si les liens entre rap et complotisme n’incarnent franchement pas l’avancée la plus intelligente de cette musique, ils donnent parfois des morceaux impossibles à oublier. Dans la version originale du titre, Alpha 5.20 donne un exemple du versant « lobby LGBT » de ces théories – mais, se rassurer, les Juifs et les Arabes en ont aussi un peu pour leur compte – qui malheureusement s’ancrent dans une histoire des rapports sociaux de pouvoir fort complexe et qui ne sera pas détaillée ici. Pour la version sur 93 Empire, Sofiane aux mille ruses retire au morceau la plupart de sa lourdeur pour en garder un condensé surefficace. Un refrain complètement débile mais gravé dans la tête au fer rouge à la première écoute, dynamisé par les ad-libs nerveux de Fianso, des couplets pleins de références de qualité – Alpha est de ces rappeurs qui préfèrent certainement, en audio-visuel, Kitano à La Casa de Papel, en géopolitique, les opprimé-e-s aux oppresseurs : Assa Traoré, la révolution kanak, ou, rien à voir, Charlotte Corday. Le fait que lui succède le featuring de lover avec Dadju « Apollonia » n’ajoute qu’à l’ambiance, au fond, un peu marrante parce que vidée de sens, de toute cette histoire. – Manue

Rim’K – « En noir & blanc »

Si Rim’K arrive à mettre son rap à jour, il ne ment pas non plus sur son âge. C’est peut être même toute la force de sa musique qui l’a amené à devenir le “tonton” actuel du rap français. Un statut qu’il assume pleinement lorsqu’il fend l’armure dans des morceaux introspectif comme “En Noir et Blanc”. Porté par les synthés mélancoliques du producteur Hades, l’ex 113 laisse ses inquiétudes remonter le temps d’un morceau en fin d’album, pour donner plus d’épaisseur au personnage cool qu’il laisse publiquement voir. Une bonne manière de montrer que derrière les phases rigolotes (“J’suis un mélange de 6ix9ine et Zidane”) se cache aussi un homme qui en a vu des belles. – Brice

Alpha Wann – « Le Piège »

Si L’Abcdr faisait des classements, « Le Piège » serait multi-nominé et probablement autant de fois primé. Dès la première piste de son album, Alpha Wann se redéfinit et fait disparaître les postures balourdes de celui qui se regardait un peu trop dans le miroir à l’époque d’Alph Lauren. Dans un égotrip ponctué d’observations sociales redoutablement synthétisées, le rappeur de feu 1995 déjoue tous les traquenards propres aux exercices de démonstration tout en musclant sévèrement son jeu. Sur une ambiance louche suspendue à la production de Hologram Lo & V.M The Don, les silences sont utilisés avec brio. Les variations rythmiques des constructions du texte respectent la notion d’écho, laissant chaque phase qui le mérite résonner dans la tête de l’auditeur. Ce dernier, suspendu à la pensée qu’Alpha est en train de boucler, se fait promener durant trois minutes trente dans une sorte de jeu de plateforme musical. Le rap français, les aberrations sociales dans l’hexagone, l’autodiscipline de vie, l’héritage de la colonisation, Alpha Wann tue chaque niveau, en plus d’avoir pris un level démesurément fort. Nigga with Attitude. – zo.

Alhaz – « Freestyle n° 2 »

Alhaz vient de Lyon et avec son « Freestyle n°2 », il donne un argument de plus à ceux qui pensent que cette ville ne respecte aucune logique temporelle ou géographique. Reprenant le beat de « Still brazy » et son sample funk, le rappeur délivre un rap de rue bien français pendant deux minutes. Du rap de rat des cités du 69, « tah la banlieue » en maillot de Sétif. Une lame chaude et du caramel pour rêver d’une retraite à la mer, Alhaz parle de ses pélos et parle à ses pélos, dans un argot sorti tout droit de Vaulx et Vénissieux. Deux villes situées quelques part entre 1980 et aujourd’hui, entre Alger et Los Angeles, mais jamais loin du parvis de La Part-Dieu. – B2

SCH – « Otto »

Dévoilé fin août, “Otto” a signalé l’intention de SCH et de l’équipe Katrina Squad pour JVLIVS, plus que “Mort de rire”, sorti un mois et demi plus tôt. Sur une bande son rappelant presque le travail de Javier Navarrete pour Le Labyrinthe de Pan (notamment dans cette conclusion plus orchestrale), SCH superpose deux images, comme ces calques placés sur des dessins pour leur donner une nouvelle apparence. A-t-on à faire à Julien, lorsqu’il nous confie “j’ai perdu des potos, j’ai même plus les photos” ? Ou au S, avec ce sens de la formule redoutable et crapuleux (“Mon bras, mon Cobra : on compose un syndic”) ? Cette illusion d’optique forme précisément la force du rappeur d’Aubagne dans “Otto”. Tel un tàijítú, il trouve l’équilibre dans le dévoilement pudique de ses blessures derrière son apparat de bandit, et nourrit son image de baron en y injectant aussi du biographique. L’interprétation plus intimiste, basse, garde cette prononciation tranchante, appuyée sur les grosses caisses de l’équipe Katrina, comme un cercueil sur des épaules. Chanson plutôt triste dans la forme et assez funeste dans le fond, « Otto » marque pourtant une renaissance. – Raphaël

Mac Tyer – « 20 ans »

Certains acteurs dans le rap hexagonal sont des passages obligatoires, des balises culturelles, des points de référence inévitables pour cerner l’essence d’une musique. Mac Tyer est un point de repère à la fois rassurant et étonnant. Un monument taillé dans un style haussmannien, debout dignement, année après année, sur lequel déposer son regard fait prendre conscience à la fois du temps passé, du chemin parcouru par le rap en France, mais aussi des rêves laissés au placard. “20 ans” est un oxymore dans son plus bel écrin. Une gifle assénée à l’auditeur. À la fois d’une beauté sans nom grâce à des mots amplement maîtrisés (“Je fais du rap français donc pas besoin de sous-titres”), mais aussi d’une tristesse cruelle comme souvent, à l’avancée de chaque mesure, la mélancolie à son paroxysme nous abrite (“Si le général perd espoir la banlieue va s’abrutir”). Entre résignation et résilience, la moitié du binôme tandematique du 9-3 porte tout un poids sur ses épaules. Lucide sur son rôle, sa place, son savoir à transmettre dans une culture aujourd’hui populaire, ou bien piéger éternellement par la “tess” et son vécu de poissard. Quoi qu’il en soit, plus le temps passe, plus le Général est indispensable. Préservons notre patrimoine. – ShawnPucc

Kalash Criminel – « Coltan »

Voilà plusieurs années que Kalash Criminel nous a habitués à un rap sauvage, à un flow guerrier et à des gimmicks animales. L’annonce de son premier album, La fosse aux lions, accompagnée du titre « Cougar Gang » et d’une pochette plus cirque que jungle raillée sur les réseaux – après la pochette réussie de R.A.S deux ans plus tôt – ne laissaient présager ni évolution musicale ni prise au sérieux. Mais comme à son habitude, dans la vie comme dans la musique, le Sevranais est allé à contre-courant de ce qu’on attendait de lui, car  » il y a une différence entre écouter et obéir. » C’est avec une voix posée et articulée que Kalash Criminel propose un voyage introspectif sur « Coltan. » Ce minerai indispensable aux objets électroniques et très abondant dans le nord de la République démocratique du Congo est le fil conducteur de ce titre qui évoque les difficultés de l’exil, les douleurs familiales et les obstacles rencontrés dus à l’albinisme de son auteur. « Coltan » est un morceau touchant, sans artifices, ce qui en fait un des titres phares de l’album. La cagoule n’est pas tombée mais la carapace se fissure pour nous faire découvrir les origines de la force de caractère de Kalash Criminel. – Ouafa

Jul – « Avec la chapka »

Parmi les quarante morceaux du double album justement intitulé La Zone en personne, on aurait pu choisir le refrain en équipe tout droit sorti du stade de « VNTM », le featuring réussi avec Landy, le clin d’oeil à Daft Punk dans « Ya foye », l’adieu déchirant de « En quarantaine. » Pourquoi « Avec la chapka », apparemment anodin ? Pour ce qu’il dit de JuL en général. Il s’ouvre par une diction très chanson française, digne de Francis Cabrel –  cité immédiatement – qui rappelle « Comme les gens d’ici » sur La tête dans les nuages ; et se poursuit avec une montée vers un refrain auto-tuné, aux rimes et mélodie faites pour le chantonnement populaire, sans rien renier de son ADN rap. La Zone en personne montre aussi l’étendue et la maîtrise en termes de variété de productions, techniques de voix chez l’artiste marseillais, toujours au service de l’émotion. Et, à l’instar du Rat Luciano, d’une chronique du quotidien pleine de compassion : « Le petit, il souffre, je vois sa galère dans sa rétine… » – Manue

Orelsan – « Epilogue »

Une course après le temps : voilà à quoi ressemble la musique d’Orelsan depuis un an maintenant. En témoigne le morceau conclusif de La Fête Est Finie – Épilogue, qui résume tout ce qui constitue le Orelsan nouveau. Porté par le sentiment d’urgence d’une rythmique drum n’ bass signée Skread, Orelsan revient sur “Épilogue” sur les fautes de son passé tout en exprimant son désir de construire son futur en opposition à celles-ci. Bien décidé à faire volte-face à toute l’adulescence qu’il revendiquait sur ses deux premiers disques, le rappeur caennais semble même prêt à tourner définitivement la page d’une première période de sa vie sur “Epilogue” : celle de l’irresponsabilité. De quoi donner encore plus envie d’entendre la suite. – Brice

ATK – « Psychopathe »

« 20 ans déjà, ou 20 ans seulement je ne sais plus quoi penser » rappait Cyanure sur la dixième piste d’Heptagone, sorti en 1998. Deux décennies plus tard, ATK revient avec On fait comme on a dit, une promesse tenue aussi bien à l’histoire du collectif de la Porte Dorée qu’à Fredy. K. « Psychopathe » fait partie des quelques titres qui rassemblent dans le même minutage les rappeurs restants de l’Heptagone. Aussi obsédés par le temps qui passe qu’il y a vingt ans, Freko, Test, Cyanure, Axis et Antilop SA revisitent les angles cassés de leurs vies personnelles. Purement mélancoliques, relancées par le redoutable refrain du Dingo, ces deux-cent quatre-vingt trois secondes rebootent le côté « vieux avant l’âge » du long format sorti vingt ans plus tôt par la clique qui prenait du poids comme un gars obèse. Disque Benjamin Button par excellence. – zo.

Abi2Spee – « Mégatube »

Né dans un mégatube à essai, Abi2Spee est un être hybride : un peu rat des villes, un peu dauphin des baies, un peu G’ des rues. Qu’il soit à Marseille au bord de mer, ou à Genève au bord du lac, il attend que vienne la plus belle vague, la plus grande, celle qui l’emmènera loin vers le monde des perséides. C’est de cette vie qu’il est question sur « Mégatube », doux morceau issu de la Wavy Tape vol.0. Les rimes s’étendent sur quelques syllabes quand les filles s’étendent sur le sable, le flow du 2Spee coule calmement sur le beat de ConanLeGrosBarbare tandis que le rhum en fait de même dans un gobelet. C’est une bulle de confiance en soi; détendu, festif, Abi étale gentiment son style trois minutes durant, planche de surf sous le bras droit, flingue de surf dans la main gauche et Camelbak de surf sur le dos. – B2

Freeze Corleone – « Lester »

Brumeuse et enfumée, la musique de Freeze Corleone aura mis du temps à se trouver. Sur Projet Blue Beam, le leader du collectif 667 semble pourtant avoir réussi à canaliser ses innombrables références ingurgitées sur YouTube, devant sa console de jeu, et dans des livres d’histoire – plus ou moins sourcés d’ailleurs – pour livrer un des disques importants de 2018. En témoigne le morceau “Lester”, qui, sur une structure diablement simple et efficace (s/o CashMoneyAP) arrive à mélanger refrains répétés ad libitum et couplets où se mélangent le professeur Chen de Pokemon, un hommage à Fredo Santana, et une référence aux orques marins. Oui : Freeze Corleone a l’écriture la plus fascinante du rap français actuel. – Brice

Soolking – « Rockstar »

La percée de Soolking dans le paysage musical français ces deux dernières années est fulgurante. L’artiste algérien a apporté un groove et des intonations bien particulières, tranchant avec une rythmique méditerranéenne pourtant déjà installée dans le rap français. L’introduction « Rockstar » de son premier album affiche clairement l’état d’esprit de son auteur. Après l’extension géographique, le but est désormais de décloisonner les genres pour offrir une musique encore plus riche en sonorités. Les nombreuses années de galère qui ont précédé le succès sont le moteur d’un artiste qui ambitionne) d’avoir une carrière aussi accomplie que celle de Dalida. « J’ai commencé tout bas, aujourd’hui j’suis tout-par » : les collaborations sont en effet très nombreuse et les 173 millions de vues cumulées sur la vidéo YouTube du live de « Guérilla » (à l’heure où l’on écrit) au micro de Planète Rap en sont la preuve. – Ouafa

Kofs – « T’es mort »

Sa musique est en apparence brusque et violente, et pourtant étrangement accessible. Quelques mois avant la sortie de son premier album, V, le plus jeune rappeur du 11.43 a sorti le clip de « T’es mort », sur la mixtape précédente. Si les thèmes n’ont rien de surprenant – « Uzi, cagoule, braquage, démarre, Marseille, ma ville, 1.3, t’es mort » – le clip est complètement décalé : Kofs rappe de sa voix grave et cassée avec un perfecto en cuir orné de fleur de lys, parmi des instrumentistes à corde cagoulées, dans un château de film d’horreur, le tout en plein jour. Comm, le réalisateur, filme les visages de portraits d’une noblesse qui semble renfermer de terribles secrets, va jusqu’à faire surgir une fumée noire au milieu d’une table, de quoi fournir encore un peu de matière aux adeptes des lectures satanistes. Les violons de Katrina Squad fonctionnent à merveille avec cette atmosphère gothique. C’est que ce type d’imagerie n’est pas qu’un accessoire de distinction chez Kofs. Elle peut être lue comme un support métaphorique du remords, de la frayeur contenue de ses propres démons nés d’une vie inéluctablement violente. Ce n’est pas pour rien qu’il se dit « hanté », et chantonne en refrain qu’il ne dort pas, pense aux « petits-frères qui font temps plein… » – Manue

Pumpkin & Vin’s da Cuero – « Guerre du nord »

Étrange titre que « Guerre du Nord. » Aussi étrange que Paris et ses habitants en fait. Pumpkin déambule vers l’exil, se remémorant tous les paradoxes de la ville lumière, là où les couples s’unissent pendant que les Parisiens tiennent les candélabres. Entre ce caprice conscient que l’herbe est plus verte ailleurs et véritable usure physique propre à l’Île de France, la MC désormais établie à Nantes promène son chien dans la tête. Il est en pleine crise d’angoisse, oppressé par la démesure, résigné de constater qu’ici, tout n’a plus aucun sens. « Dos rond » comme dirait Flynt. Une virgule gris terne sur une production éthérée de Vin’s da Cuero, mais toujours aussi technique que ce que renferme l’énergique tracklist d’Astronaute. Décollage depuis Gare du Nord. – zo.

RRobin – « Never » feat. Grems

Nouveau duo inséparable, Grems et le producteur RRobin prennent un malin plaisir à pousser le rap et ses frontières jusque dans leurs derniers retranchements. C’est un peu l’impression que l’on a à l’écoute de “Never”, extrait du premier album solo de RRobin, sur lequel Grems pose quelques phrases sur une productions techno teintée de pianos house tout droit sortis des clubs de Chicago. Et si le morceau est évidemment déroutant, c’est aussi pour ça que l’on aime encore écouter Grems en 2018. – Brice

Enima – « Détour »

Voilà plusieurs années que les autorités canadiennes tentent de renvoyer Enima vers l’Algérie, son pays d’origine. Jusqu’à présent les démarches n’aboutissent pas, mais le rappeur québécois n’en reste pas moins pénalisé par différentes procédures liées à ses activités criminelles. Très écouté et apprécié par les jeunes québécois, le rappeur défraie également la manchette assez régulièrement, pour reprendre l’expression consacrée dans la Belle Province. Au début de son morceau « Détour », il laisse entendre la voix de journalistes revenant sur quelques unes de ses péripéties judiciaires, avant de cracher avec style ce qu’il en pense durant tout le titre. Il s’en prend à ses ennemis, ceux armés dans la rue comme ceux en robe au tribunal. « Mes jeunes sont toujours armés sauf la journée de la Cour, et la journée qu’ils vont tirer, l’avocat fera tout ! » Il est bien sûr énormément question de la course à la monnaie, dans un coin du monde où tout s’achète, surtout le personnel pénitencier. Et pour le moment, le meilleur manager d’Enima semble rester Serge Lamontagne, son avocat. – B2

Heuss l’Enfoiré – « L’Enfoiré »

Dans une année où la masse du rap français a tendu vers une uniformisation, c’est sur des détails que se démarquent certains – la voix cartoonesque de Koba LaD en étant l’archétype. Déjà signalé chez nous l’an dernier suite à ses “BX Land” et son passage dans Rentre dans le cercle, Heuss l’Enfoiré a semé plusieurs singles en 2018. Entre de très convenus “L’Addition” et “Les Méchants”, “L’Enfoiré” rappelle ce qui fait la singularité du rappeur de Villeneuve-la-Garenne. Long couplet sans refrain, « L’Enfoiré » est un ensemble de ricochets de rimes, où celle qui vient terminer une suite tombe en milieu de mesure pour en laisser en apparaître une autre trois mots après, donnant un savant mélange de rimes croisées, tombant de manière inattendue. Des sonorités qui rebondissent autant que le récit décousu de Heuss, narrant le parcours chaotique d’un grossiste, entre repères Google Maps, argot millésimé (“tigisogort”) et clins d’oeil à la fiction (GTA, The Wire) et figures de la Mafia. “Le charbon, c’est l’métier, le jargon bien salé pour sortir d’un guêpier”, conclue Heuss, comme une morale qui ne dit pas son nom, à l’histoire racontée sur “L’Enfoiré”. Un morceau de bravoure sur lequel il prouve que son jargon, lui aussi, est un métier. – Raphaël

Iraka – « Aux suivants »

C’est un long monologue de trois couplets fleuves. À l’intérieur de chaque, une frise chronologique sans phrase complète. À peine quelques verbes – jamais conjugués – et juste une énumération qui au premier abord pourrait ressembler à de longues associations d’idées. Ce serait mal regarder le curseur qui se déplace là sur quatre mille ans d’Histoire. Iraka et sa voix de pharaon d’outre-tombe sont ici une sorte de gardiens du Graal, un être éternel qui a traversé les siècles et qui clôture un film dédié aux très riches heures – et erreurs – de la civilisation. D’un retour vers les pyramides d’Égypte à Stéphane Zweig, l’ancien de l’Olympe Mountain fait défiler le tourbillon de l’histoire de l’Humanité, celle qui ne sait jamais s’arrêter. « Aux suivants » est une obsession du langage traduite en plus de sept minutes occultes qui pourraient ressembler à un indice crucial dans une version ésotérique des aventures d’Indiana Jones. Trois chapitres. Une conclusion. Pas de conjugaison disions-nous, mais du verbe à dilapider. Comme un trésor dont l’être humain comprendra le sens uniquement en voyageant dans le temps. – zo.


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