Article La Cinquième Kolonne
La dissolution de la Cinquième Kolonne est scellée. Chacun des membres pourra désormais s'appuyer sur la réussite que constitue "Derrière nos feuilles blanches" pour avancer de son côté. Parce que cet album permet de retracer l'histoire de tout un groupe, de concentrer le talent de ses membres, il fallait bien un gros plan pour l'appréhender.
17/12/2003 | Par Reivax
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Cela faisait plusieurs mois que l'édifice passablement ébréché de la chapelle du rap français attendait l'apparition d'un nouveau pilier, capable de rehausser la voûte affaissée sous l'effet d'un dangereux nivellement par le bas. Après que quelques groupes ou artistes lumineux eurent cependant illuminés ponctuellement la sombre caverne des bacs à disques, affichant pour cela une radicalité de fond ou de forme forcément marginale, on se lassait de guetter l'avènement d'un disque brut, en pierre de taille, sentant bon les recettes de grand-mère (celles vers lesquelles on revient immanquablement, même après avoir goûté au raffinement de la musique gastronomique). C'est alors que s'éleva la Cinquième Kolonne au plus fort de son talent.
"Derrière nos feuilles blanches" : avec cet album massif, pas de révolution de style, nulles perspectives baroques ni recherches alambiquées, mais une rigueur et un talent certain qui contribuent à élever le classicisme formel de ce disque au rang de pierre angulaire du rap français en ce début de siècle. Non pas que le sujet soit idéalement maîtrisé de bout en bout, mais là où l'ensemble pèche parfois par manque de technique, une brise de charisme et de volonté vient balayer les doutes et rétablir l'élan positif. Et là où c'est l'ingéniosité qui fait quelquefois défaut, la passion affichée et la diversité des thèmes abordés y suppléent amplement, quand ce n'est pas un sample magique d'instrument à cordes qui nous fait vaciller par sa puissance idéalement révélée. La Cinquième Kolonne se montre en effet un groupe inspiré, composé d'individualités complémentaires qui savent se montrer efficace pour sublimer l'impact collectif. Un constat qui rend d'autant plus amer l'annonce de leur séparation… Cet album, fruit d'une maturation extrême dans l'expérience de groupe, aboutissement magistral d'un parcours dont les premières traces sonores remontent à 1999, constitue donc un testament idéal, une oraison musicale riche de sens et de qualité.
Identité
Six noms se cachent derrière cette entité à l'élan inachevé, six artisans orfèvres à avoir façonné ce disque avec autant d'amour que d'envie. Arom, Fisto et Piloophaz au micro (ce dernier assurant par ailleurs la production de 5 instrus), tandis que Defré Baccara signe la grande majorité des beats, qui sont pour beaucoup dans la cohérence finale de ce disque. DJ O'Legg effectue quant à lui un travail remarquable, en habillant les morceaux de larges phases scratchées, sa présence se révélant loin d'être uniquement symbolique. Fléow, enfin, qui se partage entre la Cinquième Kolonne dont il fait parti depuis le début et son groupe Trouble Tranchant, propose deux instrus.
Avant cet opus, un chemin classique jalonné de mix-tapes et de compilations devait les conduire à l'affirmation de leur style en même temps qu'à un net progrès technique, contribuant à forger leur "Identité". Cette identité se conjugue d'ailleurs avec force et conviction sur le mode de l'indépendance, un moteur dont les premières étincelles donneront naissance à des projets tels que la mix-tape en 1999. Et en 2001, un CD 18 titres, vient concrétiser de manière plus nette cet activisme provincial déterminé. Car les membres du groupe, regroupés autour de la région stéphanoise, ne versent pas pour autant dans le fatalisme et l'aigreur quant au manque de moyen. Ce déséquilibre qui voudrait que seul les deux pôles que sont Paris et Marseille soient pourvoyeurs de talents rapologiques leur confère au contraire une rage pour avancer et construire, multipliant les petites structures pour avancer. Ce parcours du combattant n'a pourtant pas pris la forme d'un front soudé réuni exclusivement sous la même bannière. Pour se donner les moyens de la réussite, la Cinquième Kolonne s'est voulue "une formation à géométrie variable", où chacun des membres était en mesure de développer ses propres qualités de son côté, pour enrichir ensuite le collectif.
Un cahier, un stylo, un micro
Piloophaz, le premier s'est montré le plus en vue, avec un album solo, >, dès l'an 2000. Dans cet opus (qu'il produit entièrement en plus d'assurer la partie rap), il présente un univers sombre, appuyé par sa nervosité habituelle. Un album sans doute un peu prématuré qui s'avère bancal par moment. Mais en fin de compte, ce disque fut certainement la marmite idéale pour opérer un large brassage d'idées, dont ressortiront des choses intéressantes mais qui seront mieux exploitées par la suite. Après cet album, un maxi 6 titres a vu le jour en 2001 : . Ici, le côté sombre devient noirceur, donnant naissance à un univers glauque pour ce disque consacré à la folie, au mal de vivre et aux troubles mentaux. S'il permet de signer une sorte de manifeste pour ce Piloophaz en proie à la dualité (comme le personnage de BD auquel il emprunte son pseudo), ce concept restreint le champ d'action du MC à un univers torturé quelque peu stéréotypé - appuyé par des dialogues de films surabondants - et ne convaincs pas vraiment.
Autant d'expériences qu'il a pu toutefois digérer avant d'apparaître sous un jour nouveau avec la Cinquième Kolonne. Sans carapace, sans fard ni conceptualisation encombrante, il apparaît bien plus touchant, en même temps que sa hargne se montre plus sincère et frappante puisque fragile. 'Fatalité', 'Possession' et 'A toi' sur , sont trois titres au registre différent (énervé, introspectif ou intimiste) qui permettent d'apprécier au plus haut point des qualités qui ne demandaient qu'à éclore. Malgré un débit rapide, son flow aux intonations parfois excessives supporte parfaitement les thèmes qu'il développe. Et si le ton employé tranche par endroit avec les mots prononcés, cela ne fait qu'en renforcer l'intensité. Une interprétation de haut vol où l'émotion suinte au micro, d'une meilleure qualité que lors de ses prestations passées souvent trop hermétiques. Piloophaz est véritablement à découvrir ou à redécouvrir avec cet album, qu'il imprime de son sceau rugueux serti de perles introspectives à la mesure de son profond talent.
Sur le plan des instrus, sa participation au sein de la Cinquième Kolonne conserve un côté sombre relativement prononcé, comme en témoigne les sonorités qui introduisent la plupart des morceaux qu'il produit (bruits d'orages, corbeaux, etc…). Mais au lieu de donner naissance à des ambiances glauques ou morbides, l'obscurité des sons révèle surtout l'inquiétude, une détresse qui devient du même coup palpable ailleurs que dans les textes. Pour autant, pas de quoi y voir un nouvel exemple de mélancolie larmoyante aux relents de violons-pianos abusés… Chacune des orchestrations proposées apporte une touche mélodique appréciable, où certaines sonorités laissent filtrer ça et là un espoir lancinant. Ce mélange entre désillusion et espérance, entre nihilisme et ouverture, trouve son apogée avec le dernier titre de l'album, 'Sérénade', un morceau instrumental qui ouvre le disque à d'autres perspectives malgré la tristesse qui s'en dégage. Une sorte de témoin de l'album en quelque sorte, qui rend bien compte de la qualité de l'atmosphère générale, jamais uniforme ni stéréotypée.
A côté de cette imposante présence de Piloophaz, Arom reste bien plus discret. Pas de prouesse technique, certes, mais la modestie dont il peut se prévaloir n'a d'égal que la justesse et la sincérité de ses couplets. Il affirme lui-même qu'au regard de ses lacunes au micro, c'est d'abord "l'écriture qui prime". Et dans ce registre, celui qui a commencé son parcours microphonique dans des formations de rock puis de reggae, avant d'intégrer la Cinquième Kolonne pour faire les backs, surprend en faisant jeu égal avec ses deux compères pour le morceau éponyme sur lequel il intervient. Sans volonté de se mettre en avant ni de complexes le tenant trop en retrait, il apporte une facette intéressante en dépit de sa faible participation à l'ensemble de l'album. 'Derrière nos feuilles blanches' est en effet le seul titre où il croise les mots avec Fisto et Piloophaz. L'affirmation de l'identité de chacun des rappeurs dans trois solos déclinant leur 'Part d'ombre' respective lui donne en plus l'occasion de s'exprimer une seconde fois sans faillir. Ainsi, avec deux apparitions sur cet album, ses qualités se révèlent déjà prometteuses.
Enfin, Fisto, bien que plus discret que Pilooophaz avant cet album, semble être le contrepoint parfait de ce dernier. Son flow fluide apporte une touche de souplesse qui tranche avec la nervosité des couplets de Piloophaz, et, sans en faire trop ni dans le style ni dans les lyrics, Fisto dégage un charisme certain qui en font un véritable fer de lance du groupe. Dans , déjà, Fisto ressortait du lot, particulièrement lors des morceaux "live" où s'exprimait toute son énergie positive. Tout au long de , il apparaît d'un niveau constant, sans forcer son talent peut-être mais avec une aisance certainement plus affirmée encore que dans le passé. Si l'équilibre entre rappeurs s'est quelque peu rétabli depuis le premier CD 18 titres, Fisto conserve en tout cas la carrure pour évoluer en tête de proue. Son morceau décalé, 'Juste un loser', fut ainsi le tremplin qui servit à propulser ce disque sur les radios black-listées, avant même que Skyrock ne s'en mêle et ne se prenne également au jeu pour assurer la promotion du projet , avec une nouvelle version de ce titre qui aura fait couler beaucoup (trop) d'encre. Car ne nous y trompons pas, ce morceau - qui aura malheureusement pour conséquence de porter l'anathème sur le nom de Fisto chez tous les aigris à la mentalité anti-skyrock primaire (et ils sont nombreux) - est d'une excellente qualité. Son seul tort est en fait de ne pas vraiment refléter la couleur de l'album, mais ce titre y trouve néanmoins sa place en offrant une pause salvatrice au beau milieu d'un disque très dense. En tout état de cause, la production bondissante de Defré associée à la plume au second degré de Fisto s'avèrent un cocktail particulièrement bien frappé.
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