Article Concert IAM au Summum de Grenoble, 10 mai 2004
Ecouter le nouvel album d'un groupe de pionniers est toujours un évènement. Les voir l'interpréter sur scène l'est tout autant. Le 10 mai 2004, IAM était au Summum de Grenoble, dans la foulée de la sortie de l'album "Revoir un printemps". Un album de plus ? Un concert de plus ? Pas seulement.
01/06/2004 | Par Anthokadi
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Une Peugeot 309 tape un frein à main sur le parking de la salle. Quatre portières s'ouvrent simultanément. Quatre survettés-dûment-lacostisés-et-reebockés-de-la-tête-aux-pieds posent quatre pointures 44 sur le bitume grenoblois. Les baffles crachent du Booba bien gras. Les quatre têtes dodelinent en cadence, le regard à l'ombre des visières des casquettes réglementaires. Booba "On". Booba "Off". Fermeture des portières. Allumage des spliffs. Direction la queue, longue. Ce soir IAM est à Grenoble, au Summum.
La salle s'emplit doucement. Les gradins sont encore clairsemés, la fosse aux trois-quarts vide. Surprise pourtant : la lumière s'éteint déjà. La maigre foule gronde. Au fond de la scène, tapi dans la pénombre, un homme a pris place. Hal est son nom. Ses mains s'affairent sur les machines. Les baffles se mettent alors à cracher la phrase mythique : "Ouais, moi les trucs gais, franchement, ça le fait pas". Trois mots apparaissent alors sur l'écran géant installé derrière Hal. Trois mots en lettres blanches sur fond noir : Chiens de Paille. C'est à cet instant précis que surgit Sako, qui embraye sur le couplet tout aussi mythique : "Mais qu'est-ce que tu veux que je dise d'autre que ce que je suis ? Chaque jour me dicte ces lignes…".
Solidement épaulés par Veust a.k.a. Lyricist et l'Algérino – qui interpréteront chacun deux morceaux prometteurs -, Hal et Sako donnent donc le "la" de la soirée en interprétant avec conviction le fondateur 'Maudits soient les yeux fermés', qui fit connaître le groupe au printemps 1998. Puis ils enchaînent sur quatre morceaux du nouvel album de Chiens de Paille, à paraître quinze jours plus tard : 'Des ailes', 'Un beat et un bic', 'Simple' et 'Prisons'. Agréable surprise : en dépit du caractère inédit des morceaux et de la sono pas encore au point – les graves ayant tendance à bouffer les samples et les voix -, la mayonnaise prend réellement avec le public. Deux raisons à cette alchimie, peut-être : le considérable travail d'épure de Sako concernant l'audibilité de son flow – volontiers qualifié, il y a encore peu, de dense voire de surchargé (pour la scène s'entend) – d'une part ; la complicité, réelle et visible, entre les hommes debout sur scène pour la première partie et les vedettes attendues ensuite, d'autre part.
La salle est à présent comble lorsque IAM effectue son entrée. Décor pharaonique – ne manque que le tigre de la pochette de l'album - relayé par trois écrans géants sur lesquels défilent alternativement clips, photos et paysages : la scène grenobloise est phagocytée par les rêveurs de printemps. Visiblement heureux d'être là, les cinq marseillais – Imhotep manque à l'appel, remplacé au pied levé par DJ Daz –, flanqués de deux choristes-danseuses, vont livrer un show de haute tenue deux heures durant. Très pro – peu d'impro - et très propre.
Shurik'N toujours aussi martial, Freeman – qui s'humecte les doigts avant d'empoigner le micro et se lancer dans de longues envolées rocailleuses - en véritable bête de scène, Akhenaton arborant la banane de l'homme comblé et épanoui – allant jusqu'à faire des grimaces pour les besoins d'une photo prise depuis son portable par un spectateur du premier rang -, les trois chanteurs font plaisir à voir. Kephren lui-même, dans le toujours délicat exercice du "ni-vraiment-MC-ni-vraiment-DJ-ni-vraiment-danseur" semble heureux au milieu de la scène.
Bien sûr, il y a les figures obligées : un doigt levé contre les rastèques ("Là y'a plus de "peut-être" : ils ont voté pour un facho. C'est pas un vote contestataire quand on connaît Dachau" assène Freeman à la fin de '21/04') ; des huées pour les va-t'en-guerre (clip stromboscopique sur 'Armes de distraction massive') ; quelques medleys des tubes d'avant, repris en chœur par la salle ("Au début des années 80…" ; "L'encre coule, le sang se répand…" ; "Pourquoi fortune et infortune ?.." ; "Fixe ou je te mystifie comme un Twix"…)… Mais ce n'est pourtant pas forcément ce que le spectateur retiendra du concert.
En effet, lorsque retentissent les premières notes de 'Quand ils rentraient chez eux', hommage appuyé aux pionniers du hip-hop, luttant pour créer en dépit du ventre vide – thème mille fois décliné mais toujours efficace -, il se produit quelque chose de rare. Dominant la scène du haut de ses platines, le regard bleu et ridé de DJ Kheops connaît une saute de concentration.
Délaissant un instant les platines, les yeux bleus et ridés de Kheops vont se poser tour à tour sur les trois M.C., les couver du regard pendant leurs prestations respectives, leur sourire doucement lorsqu'ils s'approchent de lui, puis les couver à nouveau du regard alors qu'ils s'éloignent de lui pour retourner vers le public. Il se lit beaucoup de choses dans le regard bleu et ridé de Kheops pendant que Freeman, Shurik'N, Akh, puis Shurik'N à nouveau, interprètent 'Quand ils rentraient chez eux'. De la tendresse, un peu. Vingt ans d'amitié, de galères, d'espoirs et de peines, surtout. Vingt ans passés à rêver de futur. Pas LE futur. LEUR futur. Leur futur désormais présent, vingt années ont passé. Lorsque Freeman, Shurik'N, Akh, puis Shurik'N à nouveau, terminent l'interprétation de 'Quand ils rentraient chez eux', ce qui se lit alors dans le regard bleu et ridé de Kheops va au-delà de la mélancolie. Cela confine quelque part à la grâce, à l'accomplissement. Cet accomplissement vers lequel tendent toutes choses et tout être.
Cet accomplissement-là, il pouvait se lire ce soir-là dans les yeux bleus de Kheops le ridé, à la fin de 'Quand ils rentraient chez eux'.
FREEMAN :
"Quoi de plus solitaire qu'avoir le destin comme père, le mal comme compère, quoi faire à part se taire quand la mort te guette sur l'asphalte ? Les pieds sur terre, les yeux rivés sur les autres quand ils rentraient. Moi j'étais au même endroit fixé, la tête dans les étoiles, et fallait la voir cette putain de toile irréelle que faisait ma vie - la principale, celle qui se trouve dans la rue, hélas, la spirale. Celle qui te mène vers le gouffre, ou droit vers l'univers carcéral. Là où les gosses se perdent. Là où, pour la plupart, des âmes souffrent. Là où les lames s'ouvrent. Où on te prouve que seule la force te couvre, et que les faibles crèvent. Dans ce milieu, fallait pas être prêt, mais déterminé sans trêve…Quand ils rentraient chez eux, je trouvais qu'ils trahissaient la cause. Ouais, pour moi y'avait pas de pause. On était là. Fallait occuper le terrain. Quand ils rentraient chez eux, la force virait à la haine. Celle qui cerne, berne les proies ternes qui se perdaient dans nos ruelles où règne le cruel, le ring des duels, le truc habituel. Sauf que là, on voulait surtout pas que nos coeurs se gèlent. Mam'zelle, malgré tout, on vivait peut-être mieux que ceux qui avaient tout. On riait au maximum, sachant qu'on avançait dans le flou. C'était le but : pas crever. Vivre. Dire qu'on existe, même ivres. Ma main libre livre ma fibre, quand nos coeurs vibrent. Cible ? La même chose, Rhô : ma passion, la zik. L'émotion, chez nous, ça a jamais été basique… Quand ils rentraient chez eux, j'avais toujours de côté une petite larme. Le fait d'avoir grandi sans père ni mère m'a fait écouler trop de grammes".
SHURIK'N :
"Toujours de ceux qui restaient au sol collés, dans le décor comme ces bancs. Devant l'océan béant, cent fois le monde fut refait - rêves conquérants. Les pieds dedans, on luttait vaillamment. A l'heure où les autres rentraient, les survivants erraient dehors, cherchant la clef des champs, les nuages chevauchant, à l'espoir s'accrochant… Et malgré ça, on riait fréquemment. Sous le lampadaire, ça chambrait méchamment. Inconscients peut-être alors que déjà du son nous étions les amants, le principal souci c'était pas de manger décemment".
AKHENATON :
"Je rentrais doucement à cette heure tardive, quand le soleil chassait la nuit. Rempli d'exploits dans cette jungle où tous les jours je chassais l'ennui sur les marches. Des heures sur le derche, blotti sur une seule barre de métal. Misère mentale. Dix balles en poche avec une Marlboro Light. Moi, je chiale pas, je relate. C'était pas le ghetto, mais que pouvais-je espérer de mieux en quittant le domicile de mon père si tôt ? Ma mère croyait que je traînais dans le métro, faisant la manche. Mais je comptais les minutes à ma montre, et tous ces putains de jours c'était dimanche… Comme quand je retirais l'huile sur mes lèvres de mon revers de manche, regrettant les repas de m'man, quand j'étais môme, devant mon verre de menthe… Ouais, timide, facilement vert de honte, cet air me hante. C'est bête comme on en arrive à haïr ces petits cons pleins de chance. Quand ils rentraient chez eux, l'assiette fumait à la maison. Je fumais des bongs à déraison, dernier con à rester assis sur le banc. Présent chaque saison… Rimes magistrales, forgées là où l'homme se forge, affrontant le froid glacial en parka les nuits de mistral. La tête dans les étoiles, mes écouteurs crachaient le son de Marley Marl. Je voulais me faire la malle. Sentiments posés sur un carnet sale. A force de lire, je compris que Dieu n'a d'égal. J'étais dans le noir, et savoir que personne tendrait la main pour m'en sortir m'a fait mal… Quand ils rentraient, sur le palier laissant soucis et crasses, je suis resté là à subir jusqu'à ce que mon propre thorax m'écrase. Comme quoi, le silence de la douleur est parfois bien plus fort que le bruit de la rage".
SHURIK'N :
"Toujours de ceux qui restaient au sol collés, dans le décor comme ces bancs, maître séant. C'trottoir a vu naître un nombre d'MC conséquents. Une grappe de persistants peu à peu se forgeant à l'heure où d'autres patientaient, leur repas se réchauffant. Nous on parlait au vent, les nuages chevauchant, l'estomac rugissant, la musique mûrissant, nos rêves se dressant vers le firmament… C'est pas qu'on voulait fuir, maman, mais ce truc, on y tenait fermement. Ca nous a fait grandir, patiemment mûrir. L'envie de dire commençait à se languir.
Toujours de ceux qui restaient au sol collés, dans le décor comme ces bancs. Devant l'océan béant, cent fois le monde fut refait. Rêves conquérants, les pieds dedans, on luttait vaillamment. A l'heure où les autres rentraient, les survivants erraient dehors, cherchant la clef des champs, les nuages chevauchant, à l'espoir s'accrochant… Et malgré ça, on riait fréquemment. Sous le lampadaire, ça chambrait méchamment. Inconscients peut-être alors que déjà du son nous étions les amants, le principal souci c'était pas de manger décemment".
(IAM, 'Quand ils rentraient chez eux', extrait de l'album "Revoir un printemps", 2003)
C'était comme si, le temps d'un concert, le temps d'une chanson, le regard bleu et ridé de Kheops avait donné une signification nouvelle au titre de l'album. Un album dont le titre ne serait dès lors plus uniquement relié au cycle des saisons. Un album dont le titre serait en réalité insécable du cycle de la vie. Un album dont le titre en révèlerait toute l'inexorable majesté, l'inéluctable Caterpilarité.
Revoir un printemps, cela se répète chaque année. Revoir le printemps, le printemps tel que chacun l'a un jour connu, cela ne se reproduit jamais. "On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau d'une rivière", disaient les Sioux. Peut-être en va-t-il des rivières comme des saisons, des saisons comme des concerts, des concerts comme des albums, des albums comme des hommes, des hommes comme de leur vie, de leur vie comme de leurs concerts. "On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau d'une rivière", disaient les Sioux.
Et, comme si la sérénité appelait la sérénité, comme si l'osmose sur scène rejaillissait sur la fosse, rarement public hip-hop fut aussi chaleureux avec un groupe. Dans la même salle où sept ans plus tôt, à l'occasion de la tournée de décembre 1997, les échauffourées furent nombreuses, ne régnait plus que le simple plaisir d'être là. Des deux côtés. A hommes respectables, groupe respecté et public respectueux : l'équation semblait soudain couler de source.
Les concerts du printemps 2004 seraient donc plus amicaux que ceux de l'hiver 1997 ? Peut-être aussi que s'y rendre en T-shirt, plutôt qu'en doudoune, encourage l'expression de la légèreté. Peut-être que la liberté de mouvement retrouvée favorise le retour à l'élan perdu. Peut-être que l'élan perdu n'était somme toute que combattu. Peut-être que la nature l'a toujours su. Peut-être que, encore immatures, nous l'oublions de temps à autre. Peut-être que l'accompli dit vrai, et que le non-accompli se ment. Peut-être que si tomorrow was better, alors hier sera plus doux. "On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau d'une rivière", disaient les Sioux.





