Article Fuir le Saïan de peur qu'il ne se sauve...

"S'il y a tant d'agressivité dans les villes occidentales, c'est peut-être aussi parce que les gens s'y ennuient et n'ont pas assez l'occasion de faire la fête, de se défouler" : ce constat signé Manu Chao, infatigable arpenteur du globe, pourrait sous-tendre tout le propos du Saïan Supa Crew. Explications par un soir de Toussaint 2005.

20/11/2005 | Par Anthokadi

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Article : Fuir le Saïan de peur qu'il ne se sauve...Automne 2005. Plateau de l'émission "Taratata". Nagui reçoit le Saïan Supa Crew, en pleine tournée promo pour la sortie de"Hold-up", leur troisième album. Caustique, l'animateur titille ses invités sur quelques contradictions dans leur discours. Puis les libère, parce que ceux-ci sont attendus ailleurs. Alors qu'ils se lèvent, Nagui insiste, rigolard : "Allez, dépêchez-vous ! Dépêchez-vous !". Puis, alors que Féfé, Leeroy et Sir Samuel ont déjà quitté l'estrade, l'animateur rattrape Sly The Mic Buddah par la manche. Toujours hilare, il le sermonne gentiment mais distinctement : "Hé toi, ne pars pas avec le micro, voleur !"... Anodine sur l'instant, la scène soulève cependant une question : tout brave et bien intentionné qu'il est, l'animateur aurait-il publiquement adressé la même injonction ("Hé toi, ne pars pas avec le micro, voleur !"), tutoiement et invective compris, à des artistes comme Francis Cabrel, Keren Ann ou Alain Souchon ?

Automne 2005. Les flambeurs la jouent modeste, les modestes la jouent flambeurs. La France prend peur d'elle-même, crépite par endroits et l'a - peut-être - bien cherché. Les boules de pétanque qui s'abattent verticalement du haut des tours ne visent pas des cochonnets, mais des hommes, par les lanceurs nommés "porcs". En retour, les hommes qui reçoivent ces boules de pétanque partent en chasse, en quête d'autres hommes, par leur ministre de tutelle nommés "racaille". Sur les écrans, le spectacle des voitures en flammes frappe l'oeil, occultant d'autres violences moins spectaculaires et pourtant bien plus profondes... Les anglo-saxons seraient-ils moins hypocrites ? Les importants d'ici sont toujours passés au large de ces lieux où sévit le ban ; les anglo-saxons parlent de "suburbs" ; les latinistes traduisent par "sous-villes".

"Ceux qui crament aujourd'hui paieront plus d'impôts demain" soupire un père. "Tout ceci n'est que l'expression lourde de frustrations longues", relève une mère. "Allez au bled, voyez la vraie misère, et mesurez la différence avec ici", souligne un aîné. "Oui mais, à l'inverse d'ici, la misère matérielle est là-bas compensée par une réelle richesse des rapports entre les gens", complète un autre. "Le retour à l'ordre ? Mais quel ordre ? Celui d'avant octobre ?"... Qui a raison ? Qui a tort ? La problématique se pose-t-elle en ces termes ? Ne s'agit-il pas plutôt de victoires ponctuelles et de défaite totale ? Quelle est la valeur d'un combat engagé sans ambition autre que la perspective du coup d'après, la satisfaction du cri poussé ? L'homme est un loup pour l'homme, ou un agneau, ou un mouton. L'homme restera un loup pour l'homme tant que son horizon n'ira pas au-delà de lui, l'homme.

Revenons au Saïan Supa Crew. D'eux, leurs détracteurs disent qu'ils sont démagogues. Que leur réflexion politique est proche de zéro. Que leurs lyrics ne volent pas haut, à moins bien sûr que leur discours ne soit bâti que dans le but de n'être compris que dans vingt ans, lorsque l'homme parlera aussi vite qu'il ne réfléchit pas... En les recevant dans son émission du lundi 31 octobre 2005, le journaliste Michel Denisot - ou son ghostwriter - les a pour sa part défini comme étant "drôles sur la forme et profonds sur le fond". Le lendemain, le Saïan était en concert au Ninkasi Kao de Lyon. Excellente occasion de confronter ces préjugés à la réalité.

Précédés sur scène par Philemon, le Saïan déboule à cinq, plus un DJ. Féfé, Vicelow, Sir Samuel, Leeroy Kesiah sont vêtus de T-shirts blancs, et Sly The Mic Buddah d'un débardeur noir - Yin-Yang style... Une question turlupine les fidèles : comment le groupe a-t-il digéré le départ de Specta ? Quelques heures plus tôt, dans les loges, les cinq avaient botté en touche, avec leur sens consumé du contre-pied : "C'est vrai que nous nous sommes posés des questions après le départ de Specta... Mais en anglais... Par exemple : "Where is Specta ?" ou "How are you ?"" Ils avaient aussi précisé que le concert serait volontairement succinct : "Il s'agit d'abord de présenter l'album. Les vrais concerts, ce sera pour février-mars".

Voire. Il y a succinct et succinct. Même en petite forme - les gars ont beaucoup galopé lors des dernières quarante-huit heures - les cinq guerriers mettent un point d'honneur à transpirer pour leur public. Un public potentiellement footeux, qui a renoncé à une soirée Ligue des Champions pour voir du live - au même moment, l'Olympique Lyonnais marquait quatre buts en Grèce... Beats jungle saupoudrés de balafon, chorégraphies de profil inspirées des fresques de l'Egypte ancienne, art de paraître se déplacer en équilibre sur une chaloupe pendant que son camarade débite au micro, voix de Vicelow qui se détache tel le rouleau compresseur de la pochette ('Zonarisk'), implication du public via des exercices de compte à rebours ('Blow')... Même en petite forme, les mecs ont du métier - combien d'autres groupes de rap français ont-ils déjà joué et à Moscou, et au Sénégal et en Afrique du Nord ? Combien de groupes de rap français ont-ils été sollicités pour aller jouer et en Afrique du Sud, et au Brésil et au Japon ? Les mecs ont du métier, et pas mal de kilomètres en commun.

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