Article Fabe Sans Fard
Il y a de nombreux éclats de sincérité dans les textes de Fabe. Un constat qui tombe sous le sens tant la révélation de la réalité sans fard semble être liée pour lui à sa définition du rap. Cet article se propose d'aller y voir d'un peu plus près.
18/09/2005 | Par Janot
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Il y a de nombreux éclats de sincérité dans les textes de Fabe. Un constat qui tombe sous le sens tant la révélation de la réalité sans fard semble être liée pour lui à sa définition du rap ("Il faut balancer l'info, dénoncer les faux" dans 'Exercice De Style') voire à celle d'autres arts comme le cinéma ("La différence entre Spike Lee, Kassovitz et Richet : c'est que Spike Lee parle de ce qu'il est sans excès", 'Nuage Sans Fin'). Il définit ainsi sa personnalité, choisit son camp dans un genre musical morcelé par maintes "attitudes".
Chez lui, toujours cette préoccupation essentielle de faire partager à l'auditeur, avec la plus grande justesse et non sans un certain moralisme, les troubles, craintes, écoeurements, déceptions que lui inspirent le monde, la société qui l'entoure. Fabe, au lieu d'être un visionnaire comme il s'amuse à le laisser croire dans un de ses morceaux de "Détournement De Son..."- avant de renverser ce statut par une pirouette finale – possède son propre point de vue sur le monde contemporain que l'absence d'excès lui permet d'exposer lisiblement dans ses paroles. Sous cet angle, le travail du rappeur sur le fond n'apparaît pas comme franchement "moderne", au contraire de celui sur la forme comme nous le constaterons plus loin. Ses textes dénu(d)és de tout procédé biaisant viennent sans cesse rappeler l'importance de ne pas être "blind to the ways of mankind" déjà chère à Grandmaster Flash & The Furious Five aux balbutiements du rap. Peu d'espoirs donc dans ses textes, et essentiellement deux façons pour parvenir à ses fins : le dégommage tous azimuts, le mitraillage de phases, et la fiction réaliste.
On retiendra en premier lieu les paroles du premier type car même s'il excelle à bâtir des personnages et des histoires (entre autre 'La Créature De Rêve') il semble que le terrain de prédilection de Fabe - qui porte sa signature - soit avant tout celui de l'imbrication de phrases chocs à effet direct sur l'auditeur. Des phases pas spécialement spontanées, au contraire même souvent très travaillées. Pour le rappeur il s'agit de pe(n)ser chaque mot, écrire de façon mûrement réfléchie. Il marque ainsi les esprits de façon indélébile, punch l'auditeur en pleine face tel des slogans de manifestants. Ceci contribue à une certaine modernité de style du rappeur qui visiblement a parfaitement intégré les mécanismes et rouages de la communication dans la société dans laquelle nous vivons. Fabe retourne cependant ceux-ci contre elle, en espérant le procédé à égale efficacité. "A partir du moment où tu écris, que tu fais du rap, pour moi, c'est que tu as envie de communiquer." (Fabe, "Down With This" # 7). Si cette manière d'écrire est souvent efficace, il arrive aussi que l'effet qu'elle est censée produire tombe à l'eau, car l'auteur n'aura pas trouvé formule moins alambiquée pour illustrer son propos. La métaphore est ainsi une source inépuisable pour Fabe, rendant son écriture très imagée. Les exemples sont légion, trop nombreux pour commencer à les citer ici.
Le simple appel à ce genre de procédés narratifs pourrait devenir lassant. Il a été reproché, à juste titre, aux premiers albums de Fabe d'être ennuyeux mais pas dans l'écriture. Il s'agissait généralement de critiquer des choix instrumentaux de Fabe qui ne privilégiaient effectivement pas toujours l'éclectisme.
Habilement, Fabe fait assez fréquemment se croiser dans ses albums textes fendant les crânes et récits (auto)biographiques. Son troisième album "Détournement De Son…" représente la quintessence de son style d'écriture. Sur ces dix-neuf titres il tord définitivement le cou au mythe tenace du rappeur 'superstar, superhéros' comme le chante China au refrain de ce morceau, à mon sens, charnière de l'album. Notons que ce morceau peut être envisagé comme un lointain écho au délicieux 'Superstar' de Queen Latifah dans lequel elle toast un refrain évoquant forcement le morceau du rappeur français : "Here we gotta be no superstars/I only wanna find how, who you are ?/And we ain't gonna be no supermen/So if you want to talk to me, you can !" Les brèches autobiographiques deviennent des failles, l'introspection comme le flow s'intensifient. Le rappeur, moins moralisateur, extrait ses textes du plus profond de lui-même. Rencontre, pour l'auditeur, avec l'homme caché derrière ses raps. Celui que l'on ne voit guère chez bien d'autres rappeurs et pas uniquement parce qu'ils se planquent sous une capuche dans leurs clips. La pochette de l'album ne nous ment d'ailleurs pas, nous montrant le rappeur embusqué derrière une pile de mix-tapes, nous tendant - beau geste de la rencontre - l'une d'entre elles. Après 'Superstars, Superhéros', Fabe se libère, se livre complètement et gagne certainement sa plus grande victoire face à ses rivaux (les fameux 'Le Soir', 'Correspondance', 'Comme Un Rat Dans L'Coin', 'Quand J'Serais Grand'). "Détournement De Son…" est un album cathartique et Fabe ne se montrera jamais aussi proche de lui-même que dans cet album-là.
Peu porté sur l'exercice de style qu'est l'egotrip, qui exige comme son nom l'indique une mise en valeur exacerbée de sa personne au microphone, Fabe privilégie depuis le début l'introspection et les brèches autobiographiques dans ses textes. C'est sans doute parce que l'egotrip permet d'avancer à couvert, protégé par le masque du fanfaron, qu'il flatte les apparences, que Fabe n'en abuse guère. On l'a vu, il ne transige pas, toujours au plus près de la vérité, même quand il s'agit de la sienne en tant qu'individu. S'il y a egotrip pour Fabe, c'est avant tout pour se positionner au sein du rap et fustiger ce(ux) qu'il considère comme représentant ses dérives. Sa principale fierté au microphone réside donc dans la belle conception idéaliste qu'il éprouve pour sa musique - qu'on retrouve en particulier dans un titre comme 'Le Rap Et Moi' sur "Le Fond Et La Forme".
Il y a quelques années maintenant, "l'emmerdeur public N°1" décidait de disparaître de la scène rap française, laissant derrière lui une œuvre qui semble poser une dernière question aux auditeurs d'aujourd'hui comme aux nouvelles générations de rappeurs : Peut-on encore dans le rap fuir le cynisme, comme il l'a fait durant toutes ses années, au profit de la réflexion personnelle ?
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