Article Rap, rois et reine
Quelques mots sur l'originalité et l'importance de la place tenue par le rap dans "Rois et Reine", le nouveau film du réalisateur Arnaud Desplechin.
06/02/2005 | Par Janot
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Avec deux films en un an, l'un passé trop inaperçu ("Léo en jouant 'Dans la compagnie des hommes'"), l'autre très remarqué ("Rois et Reine"), Arnaud Desplechin est le réalisateur français le plus prolifique du moment. Profusion des projets oui, mais surtout questionnement forcené des différentes possibilités (de réalisation, de scénario) jusqu'à présent inédites que lui offre le cinéma. "Léo en jouant 'Dans la compagnie des hommes'" peut être considéré exemplairement comme un b(r)ouillon d'idées sur le plan de travail du réalisateur iconoclaste. Dans "Rois et Reine" sans doute moins d'interrogations formelles mais toujours le voeu d'innover dans les compartiments du récit qui est à l'origine de situations totalement nouvelles induites par des personnages complexes. La présence répétée de musique rap, étroitement liée à l'un des rôles, hante quelques unes des scènes marquantes du film.
"Léo en jouant 'Dans la compagnie des hommes'" disséquait jusqu'à l'écoeurement les rouages sans pitié des "affaires" propres au capitalisme tandis qu'à l'écran un va-et-vient formel virtuose nous faisait basculer devant-derrière la représentation. Ce film aurait pu être le terrain privilégié pour l'emploi d'une musique comme le rap - souvent très rythmique et dont les paroles favorisent parfois la critique en bloc des abus de notre société – mais Arnaud Desplechin n'en fit rien. Pas même dans la version "Unplugged" du film aujourd'hui disponible en DVD. Al Pacino, casquette à l'envers vissée sur la tête faisait, lui, référence au flow des rappeurs pour son étude de "Richard III" ("Looking for Richard", 1996). Desplechin pour son adaptation implicite d'"Hamlet" du même Shakespeare, non. Subtil, il gardait cette musique-là pour Ismaël, la jugeant sans nul doute en accord parfait avec cet autre "King" !
Le rap résonne donc en plusieurs lieux fréquentés par Ismaël, l'un des personnage principaux du film joué par Mathieu Amalric. Dans son appartement, à l'hôpital, dans sa voiture. Il ne constitue jamais au premier chef une bande sonore d'accompagnement des images, comme pourrait l'être un "thème pour Ismaël", mais sa lecture se trouve en général déclenchée à l'écran, engendrant parfois une situation. A l'hôpital psychiatrique on voit Ismaël poser son CD dans le lecteur avant de commencer un numéro de danse approximatif. Un peu plus tard c'est celui qui deviendra son futur frère adoptif qui écoute un single d'NTM tout en en feuilletant la pochette. Ici se trouve une vraie nouveauté réjouissante quant à l'emploi de cette musique au cinéma. Pas tant qu'un individu écoute du rap bien sûr mais plutôt qui en écoute et le rôle prépondérant que celui-ci joue dans la fiction. Desplechin opère avec justesse une translation du rap d'un lieu qui lui est, au cinéma ou pas, le plus communément associé (la cité) vers un certain état d'esprit (déracinement, solitude, adolescence attardée ...). En effet, issu des classes moyennes, provincial en exil à Paris (pour y jouer de l'alto ?!), Ismaël a la trentaine un peu paumée et dépressive.
Première scène où Amalric écoute du rap. Il est chez lui, affalé en train de dévorer un hamburger tout en fumant une cigarette dans sa robe de chambre. Rien ne laisse présager qu'une attirance rythmique lie le personnage à sa musique. Bien au contraire. Tout au plus se dira-t-on que cette musique rageuse peut expliquer son comportement pour le moins hostile et violent lorsque deux infirmiers viennent le chercher. A tort ou à raison. Il faudra une scène, celle de l'hôpital où Mathieu Amalric tout sourire danse vigoureusement sur un breakbeat, pour qu'on comprenne que son intérêt pour le rap comporte plusieurs facettes dont le beat en est une première. Desplechin convoque dans cette séquence le mouvement. Pas le mouvement commun d'une population qui se révolterait mais un mouvement individuel. Celui du corps, source vive de la création du Hip-Hop à ses début. Il était alors question de transformer l'énergie négative en énergie positive. Pas si sûr de ce qu'il avance (le rap comme musique thérapeutique) et armé du même scepticisme qui fait dire à l'amie de James Stewart : "You want to know something, Doctor ? I don't think Mozart's gonna help at all" dans "Vertigo", Desplechin ne semble pas avancer sans filet. C'est son charme. Le petit ballet d'Amalric pouvant ainsi tout à fait être perçu comme une parade visant à séduire la jeune infirmière pleine de jolies formes. Là, sous sa blouse trop courte, se trouverait une seconde thérapie dont Ismaël jouira plus tard, pas sans y avoir jeté un premier coup d'oeil gourmand dans la dernière position couchée de sa danse.
Il est aussi important de souligner l'intérêt visible d'Ismaël pour tout ce qui touche aux langues. A son analyste il cite un poème de Yeats en version originale et lui propose deux traductions différentes de ces quelques vers. Quand les autres écoutent du rap français, lui paraît préférer le rap américain. Sans qu'à aucun moment il en soit fait état, ce goût prononcé d'Ismaël pour la littérature étrangère laisse suggérer une passion pour les textes de rap qui viendrait compléter son attachement rythmique envers cette musique. De même lorsqu'un autre personnage écoute 'That's My People' se doit-il de reprendre par coeur en sourdine les paroles de la chanson alors que défile la musique. Trois façons de voir ce riche passage dans lequel le rap tient un rôle capital. 1. Le cousin écoute le single d'NTM. 2. Dans la cuisine où c'est réunie la famille d'Ismaël pour discuter l'adoption d'un nouveau fils (le fameux cousin), filtre le son de 'That's My People' joué par la chaîne hi-fi de la pièce d'à côté. La musique vient alors se plaquer sur la scène non en accompagnement de l'action mais plutôt en clin d'oeil à la situation. ("Si j'sens pas les miens autour de moi putain c'est l'naufrage assuré, c'est vrai j'me sens rassuré qu'en présence de ceux que j'aime") 3. Enfin, comment ne pas associer plus largement le rapprochement effectué par Kool Shen dans les paroles de sa musique avec ses proches, et le "cinéma/famille" maintes fois biographique d'Arnaud Desplechin.
Il y a quelques mois le réalisateur écrivait ceci : "Le cinéma majoritaire français est plutôt médiocre et vain, [...]. Et le cinéma hollywoodien est généralement un tout petit peu plus intéressant que le cinéma américain indépendant." ("Cahiers du Cinéma", n°589, Avril 2004). En France certains rappeurs tiennent (et ont toujours tenus) un discours en tout points similaire concernant le rap hexagonal, éternel frère pauvre du rap américain. Pour ce qui est de l'Amérique, difficile aujourd'hui d'avancer que le rap mainstream vaut un peu mieux que le rap indépendant. La scène indépendante regorge effectivement de talents qui ne se contentent pas de vouloir bien faire. Mais il semble permis de constater qu'elle est devenue, de façon abusive, synonyme de créativité tandis que certains des albums les plus frais, aboutis et personnels de ces dernières temps ont vu le jour en major. Qu'adviendra-t-il dans les années à venir ? Le rap et le cinéma ont deux destins qui n'ont peut-être pas fini de se croiser.





