Article Le rap français au féminin
Si le milieu du rap est souvent stigmatisé pour son machisme, l'omniprésence masculine au micro ne doit pas faire oublier que les filles aussi peuvent être de réelles prétendantes au trône rapologique. Passé, présent, futur : embarquement pour un tour d'horizon de la scène française.
24/10/2004 | Par Reivax
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Si le milieu du rap est souvent stigmatisé pour son machisme, l'omniprésence masculine au micro ne doit pas faire oublier que les filles aussi peuvent être de réelles prétendantes au trône rapologique. Contrairement aux idées reçues, il semble d'ailleurs que celles-ci aient toujours été plus ou moins représentées au sein du mouvement, même s'il faut bien reconnaître qu'elles y étaient en très grande minorité. Après l'anecdotique 'Une sale histoire' en 1982, premier morceau en français de l'histoire, par la rappeuse Beside en face B du fameux maxi "Change the beat" de Fab 5 Freddy, les filles semblaient pourtant avoir en grande partie déserté la scène hip-hop en France ; d'autant plus que les disciplines reines étaient alors le break et le graffiti. En outre, quand le rap français prit son essor, à la fin des années 80, il ne manqua pas de se signaler par une virilité prononcée. Rares furent ceux à s'aventurer sur scène et à oser s'emparer du micro, et encore moins des filles. Pour qui n'assurait pas une prestation correcte, la sentence était immédiate et le public intransigeant. Dans ces circonstances, Saliha fait figure de pionnière. En 1987, à peine majeure, elle monte sur scène pour un concours dans la fameuse boîte "Chez Roger", épaulée et encouragée par les membres des New Generations MC's. Elle évoque ce public "impitoyable" :
"Si tu montais sur scène et que tu n'assurais pas, on te balançait des chaises, on t'insultait... Mais rares ont été les filles avant moi à être montées sur scène. (...) Quand tu es une fille sur scène, le public a plus d'idées préconçues, de préjugés, "ouais c'est une fille", tu as intérêt à te battre deux fois plus, à ne pas t'endormir sur scène. (...) Pour faire du rap en étant une femme, il ne faut pas avoir peur de te faire casser." (1)
En dépit de sa présence sur la compilation "Rapattitude", ses deux albums ("Unique" en 1992, et "Résolument Féminin" en 1994) ne rencontrèrent jamais de véritable échos. Le rap français commençait pourtant à susciter de plus en plus d'engouement à cette période. Quoiqu'il en soit, à l'instar du groupe Mices, aperçu sur scène dès 1987 elles aussi, Saliha fit en sorte d'ouvrir la voix pour d'autres rappeuses, et la décennie 90 fut donc le théâtre de l'essor de plusieurs d'entres elles. Dès 1992, B Love sortait ainsi son premier maxi, intitulé "Lucie", et succédait à Saliha au tracklisting de "Rapattitude" pour le deuxième volume. Ce fut ensuite au tour de Sté de se faire remarquer en 1994 avec le maxi "Sté Real", avant que Lady Laistee ne fasse ses premières armes aux côtés de Koma, et que Princess Aniès ou Diam's ne leur emboîtent enfin le pas à l'approche de l'an 2000.
Plus de 15 ans après les débuts de Saliha, qu'en est-il aujourd'hui ? La réponse est équivoque. Comme c'est souvent le cas, les têtes d'affiches - ou du moins les rappeuses les plus exposées - ont déçu ces dernières années. Toutefois, cela ne témoigne en rien d'un manque de potentiel féminin (comme si la puissance des troupes se mesurait à la seule agilité des premières lignes). Même si Diam's n'a pas répondu aux attentes de grand monde avec son deuxième album, malgré des qualités au micro qui semblaient lui promettre un destin artistique accompli ; même si les charges féministes à répétitions de Princess Aniès s'avèrent souvent stériles, et même si son album souffrait d'un manque de cohérence et de consistance ; même si Roll-K est de plus en plus ridicule en s'échinant à singer Foxy Brown et autres Lil'Kim ; et même si Lady Laistee a subi l'inévitable retour de flamme que laisse souvent présager l'expérience du single à succès, chaque année nous apporte malgré tout son lot de satisfactions en matière de rap féminin. Des prestations souvent remarquables à défaut d'être remarquées, et qui restent malheureusement trop de fois en suspens. Ainsi, la technique vocale de Loréa, qu'on a notamment entendu aux côtés de Fabe, n'a pas trouvé de véritable espace où se faire étendre depuis l'éparpillement de son groupe 1Bario5Spry, tandis que 'Les flammes de la colère' de Sista Cheefa ne brûlèrent le micro que le temps d'un morceau. En effet, malgré sa bonne prestation sur la compilation "Lab'Elles", initiée par Barclay en 1996, et dont elle fut avec Némésis l'une des vraies satisfactions, elle ne reçut pas le soutien sur lequel elle aurait pu compter et semble depuis s'être retirée du MCing. Némésis ne fut d'ailleurs guère plus chanceuse, car en dehors du bon titre placé sur "Les Liaisons Dangereuses", en duo avec Doc Gynéco, sa trace reste aujourd'hui difficile à suivre. D'autres comètes traversent régulièrement le ciel du rap, sans qu'on ne sache trop d'où elles viennent ni quels sont leurs projets. C'est par exemple le cas de la marseillaise Samaï, qui avait délivré une prestation intéressante sur la mixtape de La Cosca en 1999, avec le morceau 'Dilemne'. On a également pu la retrouver aux côtés des Belges de FRJ le temps d'un remix et sur quelques freestyles rageurs. Trop peu pour satisfaire notre curiosité mais assez pour attirer notre attention. Autant d'indications précieuses sur la vitalité d'une scène qui, de toute évidence, ne se réduit pas à trois ou quatre noms plus ou moins installés.
(1) José-Louis Boquet & Philippe Pierre-Adolphe, "Rap ta France, les rappeurs français prennent la parole", Flammarion, 1997
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