Article La crise de l'artiste
Annoncer la mort du rap est un exercice en vogue. Si certaines sorties confirment régulièrement ce sévère constat, il semble plus judicieux de s'interroger sur les causes du dépérissement plutôt que de céder à l'alarmisme. Cet article se propose donc de replacer le rap dans sa dimension artistique, afin de mieux cerner les lacunes dont il souffre.
10/09/2003 | Par Reivax
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La musique est un art. Le rap est une musique à part entière, riche de ses codes, de son histoire, de son environnement et de sa créativité. Comment se fait-il alors que le rap -en France tout au moins- ne compte que si peu d'artistes ?
Au-delà des débats stériles entre une face underground et l'autre commerciale, et indépendamment de l'indéniable qualité de certains rappeurs, le constat s'impose : combien d'albums sortis lors des ces dernières années ont apporté leur part de créativité, ont contribué à renouveler le genre, à repousser les barrières du cliché rapologique ? Quel rappeur aura réussi à fournir une oeuvre cohérente, et non un vulgaire assemblage de titres sans unité ni lien ? Certes, il existe des exceptions, ayant rencontré un plus ou moins gros succès, mais ce ne sont que des arbustes masquant à peine la forêt du conformisme où se rejoignent allègrement anciennes gloires déchues au format people et nouveaux prétendants au succès.
Certains regrettent déjà l'époque reine des débuts, espace de créativité sans limite s'étendant sur un terrain en friche, où tout restait à construire. D'autres ne tarissent pas d'éloges sur cette époque bénite de l'émergence de la new school, caractérisée par la fraîcheur des styles et une multitude de flow, dont l'écurie Time Bomb ou l'épopée La Cliqua/Arsenal se firent les représentants. Toujours est-il qu'à l'heure actuelle, la médiatisation et le succès aidant, les fers de lance de l'industrie rapologique semblent avoir troqué l'uniforme du précurseur pour celui, plus étriqué, d'un conservatisme de rigueur dans lequel semblent même souvent s'embourber les nouvelles têtes, dont certaines ne cachent pas l'intérêt purement mercantile de leur démarche.
Mais ne nous trompons pas de cible. Le propos de cet article n'est pas de verser dans l'aigreur passéiste, ni de s'acharner sur les acteurs de cette musique. D'autant plus que quoi qu'on en dise, la qualité est encore bien présente dans les rangs de plus en plus larges du rap français. Il devient juste de plus en plus ardu de l'extraire de la masse. Il s'agit donc ici de s'interroger sur le sens et l'intérêt d'une démarche artistique.
La musique a son propre langage. Le rap, dont les études de vulgarisation sociologique soulignent immanquablement la portée du "message", en est un dialecte. Le manque d'ambition artistique de ses acteurs doit-il conduire à la mort du rap comme on parle de langue morte pour le latin ou le grec ? Cette tendance à l'immobilisme va-t-elle conduire à un appauvrissement irréversible ? Le rap est riche de sa diversité. Certains souligneront le rôle social et l'action revendicative émanant de cette musique, dans les lyrics comme dans l'esprit, quand d'autres s'échinent à raconter leur vie fantasmée ou réelle- sous couvert d'authenticité. Certains verseront dans l'égotrip, d'autres dans la dérision, qu'importe. C'est sur cette diversité que l'artiste peut trouver le terrain fertile sur lequel développer son style. Il n'existe pas d'attitude plus stérile que celle qui consiste à vouloir placer des barrières sur une musique dont le principale valeur reste la liberté.
Mais comment construire son identité musicale quand, victime de son succès, le rap tombe à son tour dans un processus de starification et d'idolâtrie sur lequel les rappeurs n'ont pas prise ? Tout au plus peuvent-ils se prêter au jeu avec plus ou moins d'opportunisme et de cynisme, mais il semble difficile d'y échapper, sauf à rester dans la confidentialité, plus souvent subie que voulue, et composer avec les aléas d'une audience réduite. Nombres de rappeurs se sont ainsi laissés prendre au piège du single à succès destiné à plaire à un large public, offrant du même coup la colle qui servira à leur appliquer pour longtemps une étiquette malvenue.
A défaut de se laisser diriger par les lumières parfois douteuses d'un directeur artistique peu au fait du monde du hip-hop, ou par les intérêts financiers de Skyrock et autres radios, certains se réfugient derrière le masque illusoire de l'indépendance. Un bien grand mot qui caractérise trop souvent un capitalisme sans moyen ! Car faute d'un budget assez conséquent, l'indépendance tant clamée n'est pas garante d'une réelle liberté d'action, ni même d'esprit (la nécessité de pérennité financière oblige parfois à certaines concessions). A l'inverse, l'exemple de la Rumeur tend à infirmer l'idée tenace d'une maison de disque toute puissante face aux pauvres artistes démunis. En effet, fort d'une renommée acquise par la multiplication des scènes et d'une identité musicale imposée par leur série de maxis, ils ont su défendre leurs vues avec une signature en major concrétisée par un album fidèle à leur volonté. L'indépendance d'esprit s'affranchit donc du poids des contingences matérielles, c'est à chacun de veiller à son intégrité artistique quelles que soient les structures, sans se cacher derrière un voile d'innocence et de naïveté.
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