Article Chiens de Paille - 1971
L'écoute du premier album de Chiens de Paille suivie de la rencontre de ses deux membres confirme ce qui n'était au départ qu'une supposition : Hal et Sako cultivent pour le septième art une passion qui confine à l'obsession. En voici les traces, déposées le long de leur parcours. La preuve en quatre chiffres.
20/09/2002 | Par Aspeum avec la participation de Franco
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2002. A Cannes, la musique et le cinéma complotent, s'envoient des billets doux et se fixent des rendez-vous secrets. Pour réussir à surprendre leurs ébats, il faut être avant tout sacrément malin. Ceux qui se sont rendus au MIDEM, le Marché International annuel du disque qui s'est tenu durant la dernière semaine de janvier, auront déjà eu le privilège de découvrir la première dans un large espace qui lui est exclusivement consacré. Quant au second, il faudra comme chaque année patienter jusqu'au 22 mai pour pouvoir faire sa rencontre dans le cadre bien sûr du plus prestigieux des festivals cinématographiques. Lorsque, comme Hal et Sako, on est né à Cannes et qu'on y a passé toute sa jeunesse, forcément, cette quête est facilitée. En 1997, ils profitent de la présentation au festival de "Ma 6-té va crack-er", le film controversé de Jean-François Richet, pour s'immiscer en coulisses. Ainsi qu'ils l'avaient présumé, Akhenaton assure avec le réalisateur la promo du long-métrage dont IAM a signé le titre phare de la bande originale. C'est la deuxième fois que les deux amis parviennent à l'intercepter, mais cette fois-ci sa réaction est concluante. Face à leur insistance, Akhenaton leur propose de lui remettre une maquette en main propre. A cette époque, Hal et Sako ne s'appellent pas encore Chiens de Paille, nom qui leur viendra après le visionnage d'un film décisif.
1971. Un film de Sam Peckinpah, "Les Chiens de Paille", provoque un petit scandale dans les salles. L'histoire raconte comment un jeune mathématicien pacifiste, interprété par Dustin Hoffman, après s'être installé avec sa compagne, se voit contraint de faire parler son instinct de tueur afin de sauvegarder son foyer. Ce n'est pas la première fois que le cinéaste américain, qui traînera longtemps une réputation de "fasciste", récolte l'incompréhension et le mécontentement du public : deux ans auparavant, la dureté outrancière contenue dans "La Horde sauvage" a été interprétée comme une apologie de la violence alors que la démarche de l'auteur demeure purement anthropologique. Dans le film, les responsables de l'impulsivité sanglante du héros sont des brutes locales qui en veulent à sa peau pour les motifs éternels : la méfiance à l'égard de l'étranger et la jalousie. Le titre du film, qui fait directement référence à ce genre de persécuteurs, provient d'un vieux proverbe de Lao-Tseu, un philosophe chinois qui disait : "Le sage doit être sans pitié et traiter les créatures comme des chiens de paille".
1971, de nouveau. Vingt-troisième édition du festival de Cannes. Un film attire l'attention du jury. Sans être une totale réussite, "Sacco et Vanzetti", long-métrage de Giuliano Montaldo, se distingue néanmoins par la performance de l'un des deux acteurs principaux, Riccardo Cucciola. Il interprète Nicola Sacco, un immigré italien de l'Amérique des années 20, inculpé avec son ami, Bartolemeo Vanzetti, dans une affaire de hold-up meurtrier. Mal vus par une société xénophobe à cause de leur réputation d'anarchistes, ces deux personnages sont condamnés à la peine capitale à l'issue d'un procès vicié. Quand il découvre l'existence de cet individu martyr aux origines, comme lui, ultramontaines, Sako est impressionné jusqu'à adopter le même patronyme. A peu de choses près. "Je n'aime pas trop cette façon qu'ont les rappeurs d'utiliser des "k" à tout bout de champ, propres à une prétendue écriture hip-hop. Pourtant, je ne me sentais pas de porter le pseudonyme d'une personne ayant vraiment existé et ayant un vécu trop respectable et trop grand. A mes yeux, c'était une sorte d'atteinte à sa mémoire que d'utiliser l'orthographe exacte".
1971, encore. Aux Etats-Unis, la chanson qui accompagne le film "Sacco et Vanzetti" obtient un franc succès. Joan Baez, figure féminine du folksong d'alors, exécute brillamment la ballade qu'a composée pour elle Ennio Morricone, le grand compositeur de "Pour une poignée de dollars" et "Le Bon, la Brute et le Truand". Dans 'Le Dos courbé', morceau émouvant et épique de Mille et un fantômes, Sako relate l'exode des émigrés italiens et les souffrances que cette génération a endurées, sur de splendides envolées de cordes. "Nous voulions reprendre l'idée des ch�urs que l'on retrouve dans tous les films de Sergio Leone, commente Hal. La première fois que j'ai entendu Faby chanter la mélodie de violons, le résultat m'a fait penser à Il était une fois dans l'Ouest". Sako se moque. Gentiment, il traite son compagnon de "mégalomane" car il estime prétentieuse la manière qu'il a de comparer sa musique à celle d'un musicien aussi prestigieux. Et il est vrai que ce Corse-Béninois, qui se qualifie lui-même, dans un langage d'un autre temps, de "quarteron" et qui compose des boucles idéalement sobres pour alléger l'affolante volubilité de son partenaire, ne porte pas un pseudonyme discret. Il est allé le piocher dans "2001, L'Odyssée de l'espace", la grande aventure humaine que Stanley Kubrick mit en images en 1968. Rien de moins. Hal 9000 très exactement, ainsi se nomme l'ordinateur programmé pour guider dans leur périple les astronautes embarqués dans le Discovery. Mais au cours du voyage, cette machine, dont la dénomination détourne habilement les initiales d'IBM (chaque lettre ayant été décalée d'un cran), se révolte contre le genre humain et tente à cet effet d'exterminer l'équipage.
1971, toujours. Un Gainsbourg au sommet de son art conçoit un album conceptuel inspiré de sa compagne Jane Birkin, "L'Histoire de Melody Nelson" où il raconte sur sept titres la descente aux enfers d'un homme dans la force de l'âge tombé dans les griffes d'une Lolita. Dès ses débuts dans le rap, Sako a de nombreux projets en tête en vue d'un album dont il ne se lasse pas de redéfinir les lignes directrices. Ses idées sont souvent ambitieuses et parfois le dépassent. Il envisage ainsi, comme Gainsbourg, de monter une histoire complexe et d'en établir les épisodes successifs le long d'un album linéaire. Désir ardent au départ, l'idée évolue, s'estompe puis s'éteint. "Ce qui me plaît dans le rap est qu'une grande place est accordée au texte. Je pense qu'il est tout à fait possible d'imaginer un projet de cette envergure, quelque chose d'extrêmement détaillé. Mais finalement, je n'ai pas eu les épaules pour le faire. Trop complexe". Mais Sako ne manque pas d'imagination. Dans plusieurs ébauches composées par ses soins et qu'on ne verra probablement jamais, il s'amusait à composer des mots avec la première lettre de chaque vers afin de donner à ses textes un niveau de lecture vertical. Une fois, Hal et lui avaient en tête de constituer un disque dont chaque morceau reprenait le titre d'un film d'Alfred Hitckock.
2001. Le voyage cosmique imaginé par Kubrick n'a pas eu lieu mais tout le travail réalisé par Chiens de Paille a porté ses fruits : "Mille et un fantômes", leur premier album, est sorti. C'est la concrétisation de plusieurs années de collaboration avec Akhenaton, qui leur a permis d'intégrer le tracklisting de la B.O. de "Taxi", de poser quelques morceaux sur de rares compilations, de signer dans sa maison d'édition, La Cosca, puis enfin dans son label, 361 Records. Depuis 'Maudits soient les yeux fermés', leur premier titre officiel, le style noir de Chiens de Paille n'a pas changé. Au moyen d'une écriture fine et dense, Sako élève sa mélancolie au rang des plus grandes tragédies. Dans le morceau qui donne son nom à l'album, on croit reconnaître l'intrigue du film "Traffic", signé Steven Soderbergh en 2000 où le héros, un juge de la Cour Suprême de l'Ohio, est nommé à la tête de la DEA, la section antidrogue américaine. Accaparé par sa tâche professionnelle, il délaisse sa famille. Jusqu'à la découverte de la toxicomanie de sa fille. Après avoir expliqué que l'idée lui est venue avant la sortie du film, Sako poursuit : "A la fin de l'histoire, lorsqu'au fond de lui-même, le héros a déjà renoncé, il dit : " "Face à la drogue, il faut mener une guerre. Comment mener une guerre quand l'ennemi est au sein de sa propre famille ?". Et il s'en va. Cette phrase m'a dévasté car elle résumait tout le sentiment. Elle obéit à un principe de sous-écriture, un procédé que j'essaye de travailler depuis toujours et qu'a développé Killah Priest. Il écrit des phrases sans utiliser de verbes. Il place des images qui construisent une situation". Le rap, avec ses voix qui s'impriment irrémédiablement dans nos têtes comme celles de nos acteurs fétiches, avec ses musiques qui empruntent aussi bien aux mélodrames qu'aux films noir, avec ses récits à suspense, potentiellement n'est-ce pas là la plus belle des unions entre le cinéma et la musique, le plus parfait concubinage ? Chiens de Paille, parmi si peu de semblables, aura su permettre cette alliance. La conclusion revient à Sako : "Le rap m'intéresse pour la technique mais les thèmes qu'on y trouve, en général, ne me touchent pas. Beaucoup me viennent des livres, de la chanson française aussi". Voilà peut-être une nouvelle piste dans une enquête qui, décidément, n'en finit pas.
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