Article Dieudonné, le rap et l'esprit d'une époque
Dieudonné M'Bala M'Bala, humoriste barbichu français, né le 11 février 1966, suicidé médiatiquement un 1er décembre 2003, coupable d'essayer de rire utile.
Cet homme est vivant.
11/02/2004 | Par Anthokadi
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"D'ordinaire, lorsqu'un auteur arrive à la dernière page, son vœu le plus cher est que son livre soit encore lu dans cent ans, dans deux cents ans. Bien entendu, on n'en sait jamais rien. Il y a des livres qu'on voulait éternels et qui meurent le lendemain, alors qu'un autre survit qu'on croyait être un divertissement d'écolier. Mais toujours on espère. Pour ce livre, qui n'est ni un divertissement ni une œuvre littéraire, je formulerai le vœu inverse : que mon petit-fils, devenu homme, le découvrant un jour par hasard dans la bibliothèque familiale, le feuillette, le parcoure un peu, puis le remette aussitôt à l'endroit poussiéreux d'où il l'avait retiré, en haussant les épaules, et en s'étonnant que du temps de son grand-père, on eût encore besoin de dire ces choses-là".
(Amin Maalouf, in "Les identités meurtrières", p. 211, 1998)
Dieudonné, le rap, et l'esprit d'une époque
"L'esprit d'une époque est une chose à quoi on ne peut revenir. Si cet esprit se dissipe peu à peu, c'est que le monde approche de sa fin".
(Jocho Yamamoto, 1659-1719, in "Hagakuré, le livre secret des samouraïs", écrit entre 1710 et 1717)
Exemple d'esprit d'une époque ( 3 ) : 1995. Le Ministère A.M.E.R., collectif de Sarcelles, se retrouve devant les tribunaux. Motif ? Deux chansons - ‘Sacrifice de poulets' et ‘Brigitte, femme de flic' - restées en travers du gosier d'un autre Ministère, lui aussi amer.
Exemple d'esprit d'une époque ( 2 ) : 1996. Trois mots de travers lors d'un concert à la Seyne-sur-Mer, et le Suprême NTM se retrouve condamné par le Tribunal Correctionnel de Toulon à six mois de prison dont trois fermes, assortis d'une interdiction d'exercer leur métier d'artistes sur le sol français pendant six mois. Jugement ramené en appel à une lourde amende.
Exemple d'esprit d'une époque ( 1 ) : 9 janvier 2004. Début du procès de La Rumeur face au Ministère de l'Intérieur. L'objet du délit ? Un article intitulé ‘Insécurité sous la plume d'un barbare', signé Hamé, membre de La Rumeur, et paru dans le magazine promotionnel du groupe. Cet article vaut au groupe d'être assigné pour "propos diffamatoires envers l'institution de la police judiciaire". Réfractaire à toute forme de compromission, La Rumeur bénéfice d'une faible exposition médiatique en dépit d'une aura certaine dans le milieu. Une sanction pécuniaire rendrait la survie du groupe plus que précaire. Verdict courant 2004.
Exemple d'esprit d'une époque ( 0 ) : jeudi 5 février 2004. D'abord confirmé par le Maire de Lyon fin janvier 2004, puis interdit par la même autorité le lundi 2 février, et finalement autorisé par le Tribunal Administratif de Lyon le mercredi 4 février, "Le divorce de Patrick", quatrième spectacle solo de l'humoriste Dieudonné, doit se tenir à 20h30 ce jeudi soir à la Bourse du Travail, Lyon 3ème… Voire ! A l'heure dite, une poignée de manifestants bloquent l'entrée de la salle aux spectateurs, aux cris de "Heil Dieudonné !", "Dieudo, facho !". Un manifestant : "Vous, vous riez. Moi, je tremble, monsieur !", avant de brandir un discours de Martin-Luther King imprimé et collé sur une banderole en carton format A3 : "L'antisionisme est antisémitisme par essence"… Un photographe prend une de ces banderoles en photo. Le crépitement du flash provoque un tollé du reste de la foule : "Et nous, vous ne nous photographiez pas ? C'est cette photo que vous allez publier demain dans la presse, n'est-ce pas ? Est-ce que ça reflète vraiment l'ambiance de ce soir ?"... S'il est en effet possible d'oser une telle comparaison, alors le rapport de force pourrait se traduire ainsi : si la masse des manifestants pouvait, en volume, être comparée à celle d'un Boeing, alors celle des spectateurs représenterait le World Trade Center. La photo des manifestants étant reprise dans tous les journaux du lendemain, une fois de plus le Boeing aura eu raison du World Trade Center. Comme le disait malicieusement Confucius, "Il est plus facile de fermer la porte à un éléphant qu'à un moustique". Dont acte.
"Si des gamins de la communauté noire se sentent stimulés par mon travail comme je l'ai moi-même été en découvrant Miles, Coltrane ou Robeson, je serais évidemment ravi. Mais j'ai toujours éprouvé le besoin de dépasser les simples questions raciales. C'est un devoir de connaître ses racines, et c'est une sottise de se ligoter à elles. Je suis fatigué par tous ces gens qui ne jurent que par leur africanité. Je n'ignore rien de ce qu'ont vécu les miens, mais je connais aussi votre histoire. Je me suis aperçu que, loin de s'opposer à la mienne, elle la complétait. Si, à la fin de ma vie, on me décrit encore comme un ‘étonnant poète noir', alors je considèrerai que j'aurais échoué dans mon combat".
(Saul Williams, poète-acteur-rappeur-philosophe américain, décembre 2000)
Loin de s'en tenir là, cette soirée du 5 février fut riche en péripéties. Toutes propres à perpétuer l'esprit d'une époque. Et à jamais gravées dans la mémoire des personnes présentes… Mais avant de poursuivre plus avant le récit de cette soirée épique, il est temps de s'intéresser enfin sérieusement à l'homme par qui le scandale arrive : M. Dieudonné M'Bala M'Bala, dit Dieudonné. Ou comment passer du bavard au paria, du franc-tireur au poison d'avril - 'Fear of a black planet', ou la rumeur du public enemy.
"L'esprit d'une époque est une chose à quoi on ne peut revenir. Si cet esprit se dissipe peu à peu, c'est que le monde approche de sa fin".
"A ceux qui voient en mon action une simple provocation gratuite, je réponds que mes gesticulations sont celles d'un papillon au-dessus d'un marécage hostile. Je trouve le système ennuyeux et les gens qui le dirigent sont pour moi comme des mutants mort-nés. Le temps aura raison des injustices qui se vivent ici-bas, mais d'ici là, on se fera chie r! Je sais que la patience est une noble vertu, mais face à l'hystérie de l'élan « civilisationnel » qui nous emporte, je crains que la résistance intellectuelle, la contestation et la critique, soient des vertus plus sages et surtout plus en phase avec notre temps".
(Dieudonné, extrait de la conclusion du livre "Lettres d'insultes", 2002)
Ce jour-là marqua la fin d'une époque dorée... C'était le mardi 2 septembre 1997, aux alentours de 18 heures. Invités de la radio Rires et chansons pour annoncer officiellement leur séparation prochaine, les humoristes Elie Semoun, 33 ans, et Dieudonné M'Bala M'Bala, 31 ans, plus connus sous l'appellation d'origines contrôlées Elie et Dieudonné, livrèrent à cette occasion un show bon enfant une heure durant. Ainsi, à la question "Avec qui auriez-vous aimé former un duo si vous n'aviez pas rencontré Elie ?", Dieudonné répondit avec le flegme qui le caractérise : "Avec un palestinien, forcément", provoquant l'hilarité de l'assemblée. Par moments, pourtant, l'auditeur attentif pouvait sentir poindre une once de tension entre les deux hommes. Spécialement lorsque les journalistes essayaient de leur tirer les vers du nez quant aux raisons les poussant à se séparer ainsi, en pleine gloire.
C'est que la trajectoire du duo avait été proprement fulgurante. Repérée à la fin des années quatre-vingt au théâtre de Bouvard, la complicité extraordinaire des deux hommes leur ouvrit la porte d'un premier spectacle, mis en scène par Pascal Légitimus lui-même, alors au faîte de sa renommée avec Les Inconnus - et leur humour salvateur-façon-stick-large-de-Mennen-vraiment-fait-pour-vous-les-hommes-et-aussi-pour-vous-les-femmes-bref-un-humour-libertaire-égalitaire-fraternitaire-et-vice-et-versa-puisque-"le-bonheur-est-à-deux-doigts-de-tes-pieds"... Dès 1991, des sketches comme 'Le métro', 'Cohen et Bokassa', 'Villetaneuse' ou 'La secte de Gana' accédèrent au rang de classiques, truffés qu'ils étaient de répliques cultes ( "Non-nous-ne-sommes-pas-des-voleurs-non-nous-ne-sommes-pas-des-violeurs" "J'te reconnais, toi ! T'es de Villetaneuse !" "Tu dois me donner ta femme Jean-Claude : je dois la ganaïser de fond en comble. Je vais tenter de la purifier par le jus de Gana"...).
Se cautionnant mutuellement, le juif chétif et le métis massif font voler en éclats nombre de tabous (cf. 'Cohen et Bokassa' : "J'vais t'en faire bouffer de la terre promise, Cohen" "Dis-donc, Bokassa, ça marche, les allocs ? Ca paye les bananes ?"), poussant vers la maison de retraite les Smaïn, Michel Leeb et autres Michel Boujenah, qui tenaient encore à l'époque le haut du pavé en matière de comique populaire - Albert Dupontel évoluant pour sa part définitivement sur une autre planète.
Forts de ce succès, les deux compères frappent un nouveau grand coup un soir de décembre 1994, en seconde partie de soirée sur France 2. Profitant du vide cathodique laissé par l'arrêt de 'Les Nuls, l'émission' en juin 1992 ainsi que celui de 'La télé des Inconnus' début 1993, Elie et Dieudonné reprennent le flambeau le temps d'une soirée unique. L'émission s'intitule 'L'avis des bêtes', sous-titrée 'Une certaine idée de la France'. Il s'agit d'une série de faux reportages façon journal télévisé, consacrés à des sujets aussi divers que le lancer de tatanes (sic), la Légion étrangère (et ses bizuths), la secte des Guy (et son gourou, le grand Guy Liguili) ou encore le clip du 'Nucléar Spirit Man', fameux morceau de bravoure de Kent Master King, alias Dieudonné grimmé en clochard rasta désinvolte, qui déambule au milieu des cartons en sifflottant : "J'suis tranquille, j'suis peinard, j'marche seul sur mon trottoir, j'ai personne à emmerder, et personne me fait chier, les flics et la politique, c'est pas mon blème, Musulmans et catholiques, j'm'en cure le zen".
Le propre des humoristes étant de caler leur propos sur l'esprit de leur époque, force est de retrouver dans ce 'Nuclear Spirit Man' la même nonchalance, la même démarche chaloupée et pourtant la même clairvoyance que chez un autre "M'Ba...", à savoir Claude M'Barali, dit M.C. Solaar, auteur des remarqués "Qui sème le vent récolte le tempo" (1991) et "Prose combat" (1994)... Dans la foulée de cet exercice de style, le père Dieudo poursuivra l'expérience via un album intitulé "Le chant du muet" (!), sorti confidentiellement en 1996, et épuisé depuis.
1996 marque le retour sur les planches du duo Elie et Dieudonné. Le spectacle s'intitule "Elie et Dieudonné en garde à vue", et atteint une puissance de feu rarement égalée. La chanteuse Annie Cordy est gentiment invitée à remettre du Polident sur son dentier ("Annie Cordy, comment gagne-t-on autant d'argent avec ce que vous faites ?") ; Jean Tibéri - alors maire très contesté de Paris - aussi ("Bon allez, j'ai un rendez-vous avec les autres, à la Mairie, pour une histoire de pots-de-vin. - C'est Tibéri, encore? - Oui, il commence à être gourmand, lui") ; sans parler du dandy espagnol ultime ("Nom ! Prénom ! Profession ! - Iglesias, Julio, chanteur engagé"), etc, etc... Le public est cassé en deux, fauché par les répliques perfides des deux snipers du rire. La tournée est un triomphe et, surtout - surtout - la France commence à sérieusement s'enticher de ce pugnace duo venu d'ailleurs.
Et puis il y eut ce fameux mardi 2 septembre 1997. Suivi, quelques semaines plus tard, de la dernière du duo sur scène. Leurs routes se séparaient là : le cinéma se profilait à l'horizon pour Elie, le one-man-show pour Dieudonné. A vrai dire, hormis les intéressés, nul ne saura vraiment ce qui a réellement motivé la rupture entre les deux hommes. Intérêts pécuniaires ? Ambitions artistiques divergentes (le show-biz pour Elie, un humour d'engagement pour Dieudonné) ? La prise de conscience d'une profonde incompréhension ? Nul ne le saura sans doute jamais. Toujours est-il que le visionnage du "Clone", de Fabio Conversi, sorti en 1998 mais tourné à l'époque de la séparation, laisse transparaître une tension certaine entre les deux hommes. L'esprit d'une époque, ou plutôt de la fin d'une époque.





