Article Renaud, rappeur avant l'heure

S'il est vrai que l'ex-chanteur énervant est devenu réellement navrant depuis son retour fracassant, nous avons ici pris le parti de revenir sur l'ensemble de son oeuvre. Une manière de s'apercevoir qu'il a incarné avant l'heure, par certains côtés, une sorte d'identité rapologique. Jusque dans ses contradictions.

25/10/2003 | Par Reivax

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Article : Renaud, rappeur avant l'heureMars 2001, sur la scène de l'Olympia : Renaud reçoit une victoire d'honneur pour l'ensemble de sa carrière lors de la seizième cérémonie des Victoires de la musique. Visiblement mal en point, il vient chanter 'Mistral Gagnant'. Deux ans plus tard, le consensus a encore pris du poids lorsqu'il assure à lui seul le spectacle lors d'une nouvelle édition de ces fameuses victoires en repartant chargé de trois prix. Entre temps, un nouvel album sera sorti, "Boucan d'Enfer", et surtout une promotion sans précédent lui assurera une énorme présence médiatique plus qu'étonnante pour celui qui vient d'écrire 'Je vis caché' où il ne manque pas d'égratigner le petit monde de la télé. Les chiffres de ventes ne pouvaient que suivre derrière cette mécanique impressionnante...

L'énorme succès de cet album a ainsi été le théâtre d'un plan marketing savamment orchestré, de rééditions en biographies opportunes et autres produits dérivés. Dès lors, les cochers des rênes médiatiques, journalistes en manque de sujets et en quête d'audience, n'ont cessé de s'accaparer le nouvel impact médiatique du revenant. Certaines plumes opportunes se sont ainsi senties le besoin de revisiter allégrement son �vre - et leur jugement - à la faveur d'une subite admiration quand d'autres observateurs gardaient pour eux la lourde amertume de le voir se fourvoyer à l'écran. Quoi qu'il en soit de l'évolution de sa carrière ou de sa vie personnelle, et alors que Renaud n'a jamais été autant illuminé par les feux de la rampe, un large retour sur son oeuvre en son entier permettra d'écarter les petites polémiques et les éloges de l'instant afin de mieux saisir le personnage. On s'apercevra alors qu'il entretient bon nombre de points communs avec le rap, tel que ce dernier s'est développé sur le sol français.

Ce n'est pourtant pas un grande révélation d'avancer que Renaud n'aime pas le rap. Il ne manque d'ailleurs pas de le rappeler chaque fois qu'un journaliste l'interpelle à ce sujet. Seules des figures convenues tels que IAM ou MC Solaar trouvent grâce à ses yeux, selon les mêmes critères douteux des grands médias ayant tôt fait d'en faire des exceptions, rappeurs gentils par excellence, forcément marginaux dans les esprits étriqués de ces journalistes avides de clichés. On ne saurait toutefois l'en blâmer, tant la plupart des rappeurs accessibles au grand public n'ont qu'un discours pauvre sur des structures sonores du même acabit à proposer à nos oreilles. Tout au plus pourrons-nous regretter que le "chanteur énervant" - qui n'est pas à un paradoxe prêt - ne veuille pas prêter plus d'intérêt à une musique qu'il ne comprend pas�ais qui lui ressemble !

Certes, il serait bien évidemment absurde de considérer Renaud comme un rappeur, ne serais-ce que pour les différences de technique et de voix qui existent entre le rap et le chant. On pourrait toujours s'attarder sur l'époque à laquelle est apparue Renaud, dans les années 70, et gloser sur un éventuel modèle de spoken word, qui transparaît sur le 'Peau-aime' qui ponctue son troisième album, ou dans la première chanson de Renaud, 'Crève salope' (jamais enregistrée en studio et dont il n'existe du même coup que des passages radio a capella). Mais ce serait surtout se perdre en conjectures, étant entendu que Renaud n'est pas Gil Scott-Heron, et n'entretient aucun lien ni aucune référence explicite avec les Last Poets ! Et, contrairement à eux, il n'est donc pas non plus question de le considérer comme un des pères spirituels du rap, fut-il français. Néanmoins, on trouve chez une bonne partie des rappeurs français une sorte de prolongement de l'�vre de Renaud, reprenant plus ou moins consciemment un certain nombre d'éléments clefs de la carrière de ce dernier, et c'est sur ces parallèles et similitudes que l'on s'attardera ici.


Sous le signe de l'hexagone

En effet, le rap hexagonal n'est pas resté indifférent au legs de Renaud. Ce dernier, malgré ses réticences envers cette musique, s'est d'ailleurs prêté au jeu en participant au projet de Doc Gynéco, "Liaisons Dangereuses", en 1998, alors qu'il était en pleine traversée du désert. Un titre, 'Hexagonal', comme un écho à l'hymne furieux de ses débuts en 1975, qui reprend le leitmotiv : "être né sous le signe de l'hexagone, on peut pas dire que ça soit bandant".

Au-delà de ce clin d'�l épisodique, un album de reprises de ses chansons par des rappeurs a vu le jour en 2001, reprenant lui aussi l'héritage de ce titre symbolique ; le nom de ce projet : "Hexagone 2001�rien n'a changé". Si cette compilation ne fut pas une franche réussite, tant sur le plan commercial qu'artistique - dans un registre de reprises certes inhabituel pour des rappeurs - on ne peut que saluer les intentions tant l'intérêt pour Renaud semblait manifeste en cette période où tout le monde avait un peu tendance à l'oublier. Et si le projet était intéressant en soi, c'est bien parce que la teneur et l'esprit des textes de ce rossignol révolutionnaire se retrouvent en partie chez certains de nos rappeurs. Entendre Less du Neuf reprendre 'Les charognards' (une des meilleures chansons de Renaud, évoquant un fait divers tragique dont il fut le témoin) est ainsi un véritable bonheur. Ce texte, transpirant de compassion bienveillante et portant un regard sans concession sur l'idiotie de la foule, "n'a pas pris une ride", comme le rappelle Kimto en fin de morceau, pour saluer une dernière fois la qualité de la plume de Renaud.

Le boulanger du coin a quitté ses fourneaux
Pour s'en venir cracher sur mon corps déjà froid,
Il dit : "j'suis pas raciste, mais quand même, les bicots,
Chaque fois qu'y a un sale coup, ben y faut qu'y z'en soient

(� Les zonards qui sont là vont s'faire lyncher sûr'ment,
S'ils continuent à dire que les flics assassinent,
Qu'on est un être humain même si on est truand,
Et que mise à mort n'a rien de légitime


('Les charognards' - Renaud Séchan, 1977)

La dimension de ce texte s'inscrit d'ailleurs à merveille dans l'univers dessiné par nos rappeurs des Hauts-de-Seine, et nul n'eut été étonné en découvrant un tel titre au milieu de leur album "Le temps d'un vie". Rocca - qui figure également au tracklisting de cette compilation, avec une reprise peu inspirée de 'Morts les enfants' - a par ailleurs déjà abordé lui aussi la thématique développée par Renaud sur 'Les charognards'. Sous la forme d'un diptyque composé des morceaux 'Chroniques' et 'Spasmes', sur l'album "Elevacion" en 2001, il décrivait un braquage qui finit mal, s'exprimant par la voix d'un des deux braqueurs qui succombera à ses blessures.

Rien d'étonnant non plus à ce que MC Jean Gab'1, encore aux prémices de son parcours musical, se soit fait une place sur ce disque hommage, en reprenant un titre hautement symbolique : 'Laisse béton'. En effet, celui-ci a déjà fait référence à plusieurs reprises à son aîné, le considérant même en interview comme le premier rappeur français ! Cette affirmation peut prêter à sourire, puisque Renaud chantonne et n'a jamais rappé en rythme sur un beat, comme nous l'avons déjà évoqué. Mais à bien y réfléchir, la diction particulière de Gab'1 n'est pas non plus un modèle de flow... Quoi qu'il en soit, cela ne fait que renforcer les similitudes, d'autant plus que ce titre évoquant la "dépouille" avec humour va comme un gant à l'ancien Requin Vicieux. MC Jean Gab'1 pousse même plus loin la référence au niveau artistique en reprenant la fameuse ponctuation de Renaud d'un "tin tin tin" retentissant.




Hommage et héritage


Attardons nous d'ailleurs un peu sur l'album de MC Jean Gab'1, sorti l'été dernier, pour bien mettre en perspectives le véritable héritage de Renaud. Il n'est en effet pas étonnant que ce soit chez Gab'1 que cette influence soit la plus visible, celui-ci appartenant à la génération précédente à de nombreux rappeurs actuels, et faisant en quelques sortes le lien entre plusieurs générations de banlieusards et de parigots, passés en quelques années du "blouson en cuir - santiag" à l'attirail non moins étriqué "casquette-survèt'" ! Ainsi, ils semblent partager un univers semblable et la même carapace pour se protéger : des prises de position tranchées derrières lesquelles percent une véritable tendresse.

J'croyais qu'un mec en cuir, ça pouvait pas chialer
J'pensais même que souffrir, ça pouvait pas t'arriver
J'oubliais que tes tatouages et ta lame de couteau
C'est surtout un blindage pour ton c�r d'artichaut


('Manu' - Renaud Séchan, 1981)

Dès ses débuts, Renaud, loin de se contenter des 'Hexagone', 'Société tu m'auras pas' ou autres 'Où c'est qu'j'ai mis mon flingue' auxquels il fut abusivement réduit, nous livrait déjà des morceaux plus intimistes, de 'Petite fille des sombres rues', encore un peu mièvre, à de franches réussites comme 'J'ai la vie qui m'pique les yeux' ou les plus connues 'Chanson pour pierrot' et 'Manu'. Gab'1, lui non plus, n'oublie pas d'associer à son virulent 'J't'emmerde' des élans de c�r contenu dans 'Femmes' ou 'Lettres à mes fleurs'.



J'avais un ange, j'me retrouve avec démon, dédain, amertume
Et pourtant j'ai cru assumer cette blessure à jamais ouverte
Et j'pourrais me mettre à genoux devant sa fenêtre,
Savoir ravaler sa fierté devant l'être aimé.
Derrière mon bouclier mon c�r saigne
En manque de celle qui fut mienne,
P.A.R.D.O.N, Femme je t'aime.


('Femmes' - MC Jean Gab'1, 2003)

Seule différence de taille concernant les thèmes et les sujets traités : là où Renaud se retranchait souvent derrière le portrait de personnages - parfois avec humour - Gab'1 parle de lui sans concession, sans recul sur lui-même, même si on sent une certaine distance ironique sur 'OCB' sans que ce soit véritablement concluant, bien qu'ayant le mérite d'insuffler un peu de légèreté au sein d'un album au ton relativement grave.

Dans l'atmosphère, on retrouve encore chez Gab'1 les mêmes ingrédients que chez son aîné, donnant une saveur particulière à l'ensemble : l'accordéon, véritable symbole du titi parisien incarné par Renaud à ses débuts, est ainsi réutilisé sous le contrôle d'Ol'Tenzano aux machines, dans 'Mes deux amours', pour illustrer l'amour que le Requin Vicieux porte à la capitale. Un amour qu'il partage évidemment avec Renaud, dressant un pont de plus en plus évident entre les deux époques. P'tit Charles, comme il était surnommé à l'époque, nous entraîne en effet pour une visite guidée à travers les rues de Paris. A lui tout seul, avec une gouaille toute gavrochienne, Gab'1 redonne vie à la ville sous de multiples éclairages, de quartier en quartier, en touches successives, à la manière d'un peintre impressionniste. Un tableau qui va jusqu'à prendre l'allure de photographie, dans le même esprit que celles de Doisneau, où les personnages populaires incarnent l'âme parisienne avec d'autant plus de force qu'ils font corps avec le bitume, la rue, les bâtiments. Ainsi pourrait-on presque voir en Gab'1 l'incarnation d'un nouveau "Rouge-Gorge", ce personnage populaire qu'avait décrit Renaud en chanson il y a quinze ans, partageant cette même référence à Doisneau.

Prolo ordinaire, peuple de Paris, Rouge-Gorge est fier d'être né ici
Quartier populaire, bistrots et bougnats et marchés couverts rue des enfants rois
Rouge-Gorge doit son surnom bizarre à sa jolie voix et à son foulard
Rouge son foulard autour de son coup, rouge sa mémoire à jamais debout


('Rouge-Gorge' - Renaud Séchan, 1988)

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