Article Les dissidents...
Si la prise de parole a toujours constitué un des enjeux inhérent au rap, quels que soient les propos véhiculés, la question se pose aujourd'hui de savoir vers où le dogme contestataire de certains rappeurs nous emmène. De l'anticonformisme au conformisme de l'anti, il existe un fossé que certains n'hésitent pas à sauter. Au risque d'y sombrer...
25/10/2003 | Par Reivax
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"Les dissidents ont conquis le droit de parler, il leur faut maintenant prouver qu'ils ont quelque chose à dire." (Elisabeth Levy, "Les Maîtres-censeurs")
Aujourd'hui veut qu'on soit différent. Tous les moyens sont bons pour sortir de la masse, se faire remarquer, et par là même tenter vainement de s'affirmer. Les émissions comme "c'est mon choix" n'ont d'autres buts que d'exalter les particularismes grossiers pour donner l'illusion de nos différences, alors que, les yeux rivés sur leurs télés, les téléspectateurs de ce spectacle désolant sont tous fixés dans la même direction. Et pour se forger une identité à moindre prix, qu'y a-t-il de mieux que de s'opposer et rejeter les règles, quitte à rejoindre les rangs toujours plus serrés des moutons de la rébellion ?
Le petit monde du rap, reproduisant en cela les codes et le mouvement de la société, est évidemment touché par ce phénomène. En effet, après le folklore gentillet des "balance-toi", Alliance Ethnik, et autre Ménélik, après le retour au terroir qui voyait d'obscurs parisiens se trouver d'opportunes origines bretonnes, et enfin, après la glorification de l'argent, de la drogue et du sexe, bref de la vie de gangster et du matérialisme -une allégorie du système en somme- , la mode est aujourd'hui à la rébellion et à l'anticonformisme ! Bien sûr, les courants précités n'ont jamais été globalement représentatifs d'un mouvement qui survit dans sa diversité, en dépit des étiquettes tours à tours festives ou sociales dans lesquelles on voudrait l'enfermer. Mais il est intéressant de souligner que la voix discordante, le discours anti-formatage, est devenu aujourd'hui le nouveau format qui fait vendre, le créneau porteur. Dès lors, il est d'autant plus amusant de voir comment les opportunistes prennent le train de l'insurrection, ou bien en rajoute dans la mascarade là où leur identité était pourtant déjà bien marquée, sans manquer au passage de s'enfermer dans les clichés contre lesquels ils ont beau jeu de nous mettre en garde, jusqu'à devenir les caricatures les plus contre-productives qu'il soit.
Ainsi, à comparer les anciennes apparitions de la Scred Connexion (notamment sur "Scred Selexion") et le contenu de l'album "Du mal à s'confier", on peine à retrouver la justesse d'analyse et les phrases lucides qui ne manquaient pas de toucher leur cibles. Au lieu de ça, ce premier véritable album nous donnait à voir une sorte de régression sur le fond, un véritable nivellement par le bas de la qualité textuelle au profit d'une rage mal canalisée, et le départ de Fabe n'en était certainement pas la seule cause. Le durcissement de ton chez certains des membres du 45 Scientific en comparaison avec leurs prestations passées, de Hi-Fi à Sir Doum's, témoigne de la même façon de ce goût pour la surenchère gratuite, d'autant que la réussite de Booba doit faire tourner bien des têtes. La tournure de la promotion de la mixtape de LIM "Violences urbaines" et le discours anti-formatage renouvelé tant et plus à l'occasion de la sortie de l'album d'HiFi sont là encore autant de signes inquiétants quant à l'avenir du 45 Scientific, et surtout la direction artistique empruntée par ses artistes dont le talent n'est pourtant plus à démontrer.
A l'avenir, il faudra s'y faire, l'anticonformisme est devenu le conformisme de l'anti, et dénoncer dans l'absolu les dérives du système devient l'eldorado des rappeurs en mal d'audience, ou pas assez confiant dans leur propre talent pour s'aventurer au-delà des schémas convenus. Malheureusement, la figure de l'insurgé en lutte contre le système devient le plus beau des modèles, y perdant au passage ce qui faisait son essence. Sans doute est-il plus facile de se positionner "contre" que de proposer quelque chose "pour". Soit. Mais dès lors que la contestation des "sans-voix" se voit représenter par des gens qui n'ont rien d'autre à dire que "nique le système", cela affecte d'autant plus la portée revendicative de ce rap et les réels efforts contestataires et constructifs de certains de ces acteurs. En portant le discrédit sur tout un mouvement, ces pantins révolutionnaires annihilent les tentatives de changement émanant de gens ayant réfléchis aux problèmes et préférant s'interroger sur les causes plutôt que de s'apitoyer sur les symptômes� Quelle ironie de voir comment le déballage de haine contre le système devient le meilleur allié de celui-ci !
Le spectre de "Babylone" fait d'ailleurs office de nouvel épouvantail, après l'épisode du "wack-MC" que tout le monde s'est plu à dénoncer dans ses textes depuis quelques années. On en arrivait à la situation paradoxale décrite non sans ironie par Tékilatex (qui s'est plu au jeu de la même manière que les autres, le propos n'est pas de savoir si cela est justifié) : "Quand ils croient parler aux wacks c'est un dialogue avec eux-même". Désormais, le schéma se reproduit à un autre niveau, où les plus prompts à cracher sur les dérives du système sont souvent les premiers à en goûter les fruits. Il aura fallu attendre que certains rappeurs moins complaisants (ou cherchant à attirer l'attention sur eux) en arrivent à donner des noms, de manière plus ou moins arbitraires, comme l'ont fait Sheryo et plus récemment MC Jean Gab'1, pour que l'hypocrisie de la grande croisade anti-wacks se fasse moins pressante� Doit-on attendre encore de ces mêmes francs-tireurs qu'ils démythifient à leur tour l'idéologie du rappeur conscient, du rebelle sans cause cherchant son identité dans l'opposition systématique ?
En attendant, les plus calculateurs parmi ces troupeaux de rebelles savent toujours se faire passer pour des victimes, et certains Assassins encapuchonnés n'hésitent pas à se plaindre d'un boycott orchestré contre eux et leur musique. Pourtant, comme nous venons de le voir, il apparaît comme une évidence que la révolte est au goût du jour et bénéficie d'une auréole médiatique de choix, et monsieur l'Assassin n'est pas le dernier à en profiter, allant jusqu'à faire de l'ombre à des groupes comme La Rumeur qui préfèrent construire plutôt que brailler. Ces derniers sont en effet loin de profiter de ce mouvement de critique bon-enfant que s'octroie le système pour mieux se prévaloir de son caractère démocratique. Au contraire, la critique est possible dès lors que l'on ne sort pas de la rébellion balisée, dès lors que les mots ne portent pas à conséquences, mais le discours structuré de la Rumeur se voit quant à lui muselé et ses auteurs doivent s'en expliquer devant les tribunaux. Ça doit être ça qu'on appelle être "victime de la mode" : Seuls les révolutionnaires consensuels bénéficient aujourd'hui du droit de parler� Dans le même temps, comme pour mieux contenir cet élan dénonciateur (qui perd déjà beaucoup en vigueur dans sa simplification), une branche opposée se développe qui prend le parti d'un rap réactionnaire et moralisateur. Et voilà comment la face visible d'un mouvement se plie au manichéisme le plus outrancier, mettant face à face la révolte servile de quelques enragés et la conciliation paisible de quelques "Oncles Tom" transposés au modèle français. Un schéma si bien mis en place ne souffre même pas de ses contradictions quand on en voit certains, à l'image de Rohff par exemple, adopter un double discours flagrant selon le public auquel est destiné l'un ou l'autre de ses titres ou selon qu'il pose avec Kery James ou en solo. Encore une fois, la place pour une alternative se réduit. Cela dit, la situation n'inquiète personne ou presque, et la seule question qui brûle les lèvres de ce microcosme puant est celle de la baisse des ventes. Industrie quand tu nous tiens�
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